Aux racines du Merveilleux : une exploration spinoziste de l’univers des contes de fées (6/9)

Le Petit Chaperon Rouge

« Le Petit Chaperon rouge a été mon premier amour. Je sens que si j’avais pu l’épouser, j’aurais connu le parfait bonheur. » (Charles Dickens)

Les versions présentées et les textes des différents auteurs sont souvent extraits de l’excellent dossier de la BNf consacré aux contes : http://expositions.bnf.fr/contes/

Le Petit Chaperon Rouge est probablement l’un des contes les plus connus. De la tradition orale française on en  recense une trentaine de versions locales. Il fut l’objet d’une première version écrite par Charles Perrault (1697). Les deux versions ultérieures des frères Grimm (1812) forment avec celle de Perrault le trio de tête des versions littéraires les plus lues et adaptées par la suite. Ce conte est « une des réussites les plus paradoxales de notre littérature » (Marc Soriano) et sa popularité ne se dément toujours pas comme le montrent les multiples variantes contemporaines modernisées, du Petit Chaperon bleu marine de Dumas et Moissard au Petit Chaperon vert de Solotareff en passant par les versions de Fmurr ou de Claverie, dans laquelle la mère est marchande de pizza et le loup gérant d’une casse automobile.

Afin d’illustrer à la fois notre définition, la méthode d’interprétation spinoziste et les méthodes qu’il aurait rejetées, nous allons reproduire ci-après :

  • l’une des versions orales, la version de Perrault et l’une de celles des frères Grimm,
  • une étude très complète de la version orale par l’ethnographe et sociologue Yvonne Verdier, étude qui illustre à merveille l’herméneutique historique préconisée par Spinoza,
  • une étude jungienne d’Erich Fromm
  • une étude freudienne de Bruno Bettelheim
  • une critique des deux études précédentes par Robert Darnton

Le conte de la mère-grand (Conte nivernais)

C’était une femme qui avait fait du pain. Elle dit à sa fille :
– Tu vas porter une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ta grand. Voilà la petite fille partie. A la croisée de deux chemins, elle rencontra le bzou qui lui dit :

– Où vas-tu ?

– Je porte une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ma grand.

– Quel chemin prends-tu ? dit le bzou, celui des aiguilles ou celui des épingles ?

– Celui des aiguilles, dit la petite fille.

– Eh bien ! moi, je prends celui des épingles.

La petite fille s’amusa à ramasser des aiguilles.

Et le bzou arriva chez la Mère grand, la tua, mit de sa viande dans l’arche et une bouteille de sang sur la bassie.

La petite fille arriva, frappa à la porte.

– Pousse la porte, dit le bzou. Elle est barrée avec une paille mouillée.

– Bonjour, ma grand, je vous apporte une époigne toute chaude et une bouteille de lait.

– Mets-les dans l’arche, mon enfant. Prends de la viande qui est dedans et une bouteille de vin qui est sur la bassie.

Suivant qu’elle mangeait, il y avait une petite chatte qui disait :

– Pue !… Salope !… qui mange la chair, qui boit le sang de sa grand.

– Déshabille-toi, mon enfant, dit le bzou, et viens te coucher vers moi.

– Où faut-il mettre mon tablier ?

– Jette-le au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin.

Et pour tous les habits, le corset, la robe, le cotillon, les chausses, elle lui demandait où les mettre. Et le loup répondait : « Jette-les au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin. »

Quand elle fut couchée, la petite fille dit :

– Oh, ma grand, que vous êtes poilouse !

– C’est pour mieux me réchauffer, mon enfant !

– Oh ! ma grand, ces grands ongles que vous avez !

– C’est pour mieux me gratter, mon enfant !

– Oh! ma grand, ces grandes épaules que vous avez !

– C’est pour mieux porter mon fagot de bois, mon enfant !

– Oh ! ma grand, ces grandes oreilles que vous avez !

– C’est pour mieux entendre, mon enfant !

– Oh ! ma grand, ces grands trous de nez que vous avez !

– C’est pour mieux priser mon tabac, mon enfant !

– Oh! ma grand, cette grande bouche que vous avez !

– C’est pour mieux te manger, mon enfant !

– Oh! ma grand, que j’ai faim d’aller dehors !

– Fais au lit mon enfant !

– Au non, ma grand, je veux aller dehors.

– Bon, mais pas pour longtemps.

Le bzou lui attacha un fil de laine au pied et la laissa aller.
Quand la petite fut dehors, elle fixa le bout du fil à un prunier de la cour. Le bzou s’impatientait et disait : « Tu fais donc des cordes ? Tu fais donc des cordes ? »
Quand il se rendit compte que personne ne lui répondait, il se jeta à bas du lit et vit que la petite était sauvée. Il la poursuivit, mais il arriva à sa maison juste au moment où elle entrait.

Ce récit satisfait toutes les conditions de notre définition : il traite du désir de maturation d’une jeune fille, il utilise le merveilleux (le loup parle !), il console (la fin est heureuse), l’histoire utilise des termes qui permettent de situer le cadre social ambiant, elle baigne dans toutes les indéterminations qui favorisent l’identification à l’héroïne (ou à ce fieffé coquin de loup), elle satisfait le schéma actantiel de Greimas (exercice trivial).

Le récit de Perrault, au contraire de celui des Grimm,  ne satisfait pas entièrement notre définition car il lui manque l’aspect « consolation » (la fin y est tragique), mais, vu son importance historique, et les conclusions que l’on peut en tirer quant aux intentions de l’auteur, nous le reproduisons aussi.

La version de Perrault

Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir : sa mère en était folle, et sa grand-mère plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère ayant fait des galettes, lui dit : « Va voir comment se porte ta mère-grand : car on m’a dit qu’elle était malade; porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. » Le petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village.
En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup qui eut bientôt envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il était dangereux de s’arrêter à écouter le loup, lui dit : « Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette, avec un pot de beurre que ma mère lui envoie. »
« Demeure-t-elle bien loin? » lui dit le loup.
« Oh ! Oui », lui dit le petit Chaperon rouge ; « c’est par-delà le petit moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas à la première maison du village. »
« Eh bien ! » dit le Loup, « je veux l’aller voir aussi : je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera. »
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court ; et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets de petites fleurs qu’elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand ; il heurte : toc, toc.
« Qui est là ? »
« C’est votre fille, le petit Chaperon rouge », dit le Loup en contrefaisant sa voix, « qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie. »
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria : « Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé. Ensuite il ferma la porte et s’alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon rouge, qui, quelque temps après, vient heurter à la porte : toc, toc.
« Qui est là ? »
Le petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit : « C’est votre fille, le petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie. »
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix : « Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit, en se cachant dans le lit sous la couverture : « Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. »
Le petit Chaperon rouge se déshabille et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment se mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit : « Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ! »
« C’est pour mieux t’embrasser, ma fille. »
« Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ! »
« C’est pour mieux courir, mon enfant ! »
« Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ! »
« C’est pour mieux Ecouter, mon enfant. »
« Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ! »
« C’est pour mieux voir, mon enfant. »
« Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! »
« C’est pour mieux te manger. » Et en disant ces mots, le méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge et la mangea.

Moralité

On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toutes sortes de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte;
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais, hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,
De tous les loups sont les plus dangereux.

Une version des frères Grimm

Il était une fois une petite fille que tout le monde aimait bien, surtout sa grand-mère. Elle ne savait qu’entreprendre pour lui faire plaisir. Un jour, elle lui offrit un petit bonnet de velours rouge, qui lui allait si bien qu’elle ne voulut plus en porter d’autre. Du coup, on l’appela « Chaperon rouge ».

Un jour, sa mère lui dit : « Viens voir, Chaperon rouge : voici un morceau de gâteau et une bouteille de vin. Porte-les à ta grand-mère ; elle est malade et faible ; elle s’en délectera ; fais vite, avant qu’il ne fasse trop chaud. Et quand tu seras en chemin, sois bien sage et ne t’écarte pas de ta route, sinon tu casserais la bouteille et ta grand-mère n’aurait plus rien. Et quand tu arriveras chez elle, n’oublie pas de dire bonjour et ne va pas fureter dans tous les coins. »

« Je ferai tout comme il faut », dit le petit Chaperon rouge à sa mère. La fillette lui dit au revoir. La grand-mère habitait loin, au milieu de la forêt, à une demi-heure du village. Lorsque le petit Chaperon rouge arriva dans le bois, il rencontra le Loup. Mais il ne savait pas que c’était une vilaine bête et ne le craignait point. « Bonjour, Chaperon rouge », dit le Loup. « Bien merci, Loup », dit le Chaperon rouge.

– Où donc vas-tu si tôt, Chaperon rouge ?

– Chez ma grand-mère.

– Que portes-tu dans ton panier ?

– Du gâteau et du vin. Hier nous avons fait de la pâtisserie, et ça fera du bien à ma grand-mère. Ça la fortifiera.

– Où habite donc ta grand-mère, Chaperon rouge ?

– Oh ! à un bon quart d’heure d’ici, dans la forêt. Sa maison se trouve sous les trois gros

chênes. En dessous, il y a une haie de noisetiers, tu sais bien ? dit le petit Chaperon

rouge.

Le Loup se dit : « Voilà un mets bien jeune et bien tendre, un vrai régal ! Il sera encore bien meilleur que la vieille. Il faut que je m’y prenne adroitement pour les attraper toutes les deux ! »

Il l’accompagna un bout de chemin et dit : « Chaperon rouge, vois ces belles fleurs autour de nous. Pourquoi ne les regardes-tu pas ? J’ai l’impression que tu n’écoutes même pas comme les oiseaux chantent joliment. Tu marches comme si tu allais à l’école, alors que tout est si beau, ici, dans la forêt ! » Le petit Chaperon rouge ouvrit les yeux et lorsqu’elle vit comment les rayons de soleil dansaient de-ci, de-là à travers les arbres, et combien tout était plein de fleurs, elle pensa : « Si j’apportais à ma grand-mère un beau bouquet de fleurs, ça lui ferait bien plaisir. Il est encore si tôt que j’arriverai bien à l’heure. »
Elle quitta le chemin, pénétra dans le bois et cueillit des fleurs. Et, chaque fois qu’elle en avait cueilli une, elle se disait : « Plus loin, j’en vois une plus belle » ; et elle y allait et s’enfonçait toujours plus profondément dans la forêt.

Le Loup, lui, courait tout droit vers la maison de la grand-mère. Il frappa à la porte.
– Qui est là ?

– C’est le petit Chaperon rouge qui t’apporte du gâteau et du vin.
– Tire la chevillette, dit la grand-mère. Je suis trop faible et ne peux me lever.
Le Loup tire la chevillette, la porte s’ouvre, et sans dire un mot, il s’approche du lit de la grand-mère et l’avale. Il enfile ses habits, met sa coiffe, se couche dans son lit et tire les rideaux. Pendant ce temps, le petit Chaperon rouge avait fait la chasse aux fleurs. Lorsque la fillette en eut tant qu’elle pouvait à peine les porter, elle se souvint soudain de sa grand-mère et reprit la route pour se rendre auprès d’elle. Elle fut très étonnée de voir la porte ouverte. Et lorsqu’elle entra dans la chambre, cela lui sembla si curieux qu’elle se dit : « Mon Dieu, comme je suis craintive aujourd’hui. Et cependant, d’habitude, je suis contente d’être auprès de ma grand-mère ! »

Elle s’écria : « Bonjour ! » Mais nulle réponse. Elle s’approcha du lit et tira les rideaux. La grand-mère y était couchée, sa coiffe tirée très haut sur son visage. Elle avait l’air bizarre.
« Oh grand-mère, comme tu as de grandes oreilles ! »

– C’est pour mieux t’entendre…

– Oh grand-mère, comme tu as de grands yeux !

– C’est pour mieux te voir !

– Oh grand-mère, comme tu as de grandes mains !

– C’est pour mieux t’étreindre !

– Oh grand-mère, comme tu as une horrible et grande bouche !

– C’est pour mieux te manger !

A peine le Loup eut-il prononcé ces mots, qu’il bondit hors du lit et avala le pauvre petit Chaperon rouge.

Lorsque le Loup eut apaisé sa faim, il se recoucha, s’endormit et commença à ronfler bruyamment. Un chasseur passait justement devant la maison. Il se dit : « Comme cette vieille ronfle ! Il faut que je voie si elle a besoin de quelque chose. » Il entre dans la chambre et quand il arrive devant le lit, il voit que c’est un loup qui y est couché.
– Ah ! c’est toi, bandit ! dit-il. voilà bien longtemps que je te cherche…
Il se prépare à faire feu lorsque tout à coup l’idée lui vient que le Loup pourrait bien avoir avalé la grand-mère et qu’il serait peut-être encore possible de la sauver. Il ne tire pas, mais prend des ciseaux et commence à ouvrir le ventre du Loup endormi. A peine avait-il donné quelques coups de ciseaux qu’il aperçoit le Chaperon rouge. Quelques coups encore et la voilà qui sort du Loup et dit : « Ah, comme j’ai eu peur ! Comme il faisait sombre dans le ventre du Loup ! » Et voilà que la grand-mère sort à son tour, pouvant à peine respirer. Le petit Chaperon rouge se hâte de chercher de grosses pierres. Ils en remplissent le ventre du Loup. Lorsque celui-ci se réveilla, il voulut s’enfuir. Mais les pierres étaient si lourdes qu’il s’écrasa par terre et mourut.
Ils étaient bien contents tous les trois : le chasseur dépouilla le Loup et l’emporta chez lui. La grand-mère mangea le gâteau et but le vin que le petit Chaperon rouge avait apporté. Elle s’en trouva toute ragaillardie. Le petit Chaperon rouge cependant pensait : « Je ne quitterai plus jamais mon chemin pour aller me promener dans la forêt, quand ma maman me l’aura interdit. »

Jean-Pierre Vandeuren

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