Aux racines du Merveilleux : une exploration spinoziste de l’univers des contes de fées (8/9)

Erich Fromm         

C’est sans grande difficulté que l’on comprendra la majeure partie du symbolisme de ce conte. Le petit chaperon de velours rouge est le symbole de la menstruation ; la petite fille dont on nous conte les aventures, devenue une femme, doit maintenant faire face aux problèmes du sexe. – Ne point s’écarter du chemin, pour ne pas tomber et briser le pot de beurre, qu’est-ce d’autre qu’une mise en garde contre le danger du sexe et la perte de la virginité ? – L’appétit sexuel du loup est éveillé à la vue de la fillette ; il essaie de la séduire en l’invitant à regarder alentour et à écouter le chant suave des oiseaux. Le petit Chaperon rouge ouvre sur le monde des yeux tout neufs, et, suivant les invites du loup, s’enfonce au plus profond du bois. Elle veut pourtant se disculper, et sa conduite s’achève en un acte de rationalisation bien caractéristique : pourquoi aurait-elle tort, alors qu’elle se convainc que sa grand-mère serait heureuse des fleurs que, pour elle, elle cueillerait ?

Mais cette déviation du droit chemin de Vertu est sévèrement punie. Le Loup, s’étant déguisé en grand-mère, dévore l’innocent petit Chaperon rouge. Son appétit apaisé, il s’endort.

Jusqu’ici, le conte semble receler un thème unique, simple, moralisant: le danger de la tentation sexuelle. Mais il faut aller plus loin. Quel est le rôle de l’homme et comment le sexe est-il représenté ?

Le mâle est décrit comme l’animal cruel et rusé, l’acte sexuel est représenté comme l’acte cannibalesque par lequel le mâle dévore la femelle. Mais tel n’est point le point de vue de la femme qui aime l’homme et jouit du sexe. Ne serait-ce point-là l’expression de l’antagonisme foncier qui oppose l’homme et l’essence même de la sexualité ? D’ailleurs la haine et le préjugé de la femme contre l’homme sont plus clairement soulignés encore à la fin de l’histoire. Ici, comme dans le mythe babylonien, il nous faut nous souvenir que la supériorité de la femme consiste en sa capacité de porter des enfants. Comment, dès lors, le loup se rend-il ridicule ? En montrant qu’il a essayé de jouer le rôle d’une femme féconde, qui, en elle, possède des germes de vie. Le petit Chaperon rouge emplit de pierres le ventre de l’animal – de pierres, symbole de la stérilité – le loup s’effondre et meurt. Selon la loi primitive du talion, son acte est puni, et puni selon son crime : il est tué par les pierres, symbole de la stérilité, qui raillent son usurpation du caractère de fécondité de la femme.

Ce conte, dont les trois protagonistes incarnent trois générations, dans la lignée féminine – le chasseur, à la fin, est la figure conventionnelle du père, qui n’a pas de poids réel – fait jaillir en pleine lumière le conflit des deux sexes : c’est l’histoire du triomphe de la femme haïssant l’homme, trouvant son accomplissement dans sa victoire, qui, tout à l’inverse du mythe d’Oedipe, fait sortir l’homme victorieux de la bataille.

De Bruno Bettelheim

Le Petit Chaperon rouge de Perrault perd beaucoup de son charme parce qu’il est trop évident que le loup du conte n’est pas un animal carnassier, mais une métaphore qui ne laisse pas grand-chose à l’imagination de l’auditeur. Cet excès de simplification, joint à une moralité exprimée sans ambages, fait de cette histoire, qui aurait pu être un véritable conte de fées, un conte de mise en garde qui énonce absolument tout. L’imagination de l’auditeur ne peut donc pas s’employer à lui trouver un sens personnel. Prisonnier d’une interprétation rationnelle du dessein de l’histoire, Perrault s’évertue à s’exprimer de la façon la plus explicite. Par exemple, quand le petit Chaperon rouge se déshabille et rejoint le loup dans le lit, et que le loup lui dit que ses grands bras sont faits pour mieux l’embrasser, rien n’est laissé à l’imagination. Comme la fillette, en réponse à cette tentative de séduction directe et évidente, n’esquisse pas le moindre mouvement de fuite ou de résistance, on peut croire qu’elle est idiote ou qu’elle désire être séduite. Dans les deux cas, elle n’est certainement pas un personnage auquel on aurait envie de s’identifier. De tels détails, au lieu de présenter l’héroïne telle qu’elle est (une petite fille naïve, séduisante, qui est incitée à négliger les avertissements de sa mère et qui s’amuse innocemment, en toute bonne foi), lui donnent toute l’apparence d’une femme déchue.
On supprime toute la valeur du conte de fées si on précise à l’enfant le sens qu’il doit avoir pour lui. Perrault fait pire que cela : il assène ses arguments. Le bon conte de fées a plusieurs niveaux de signification. Seul l’enfant peut découvrir la signification qui peut lui apporter quelque chose sur le moment. Plus tard, en grandissant, il découvre d’autres aspects des contes qu’il connaît bien et en tire la conviction que sa faculté de comprendre a mûri, puisque les mêmes contes prennent plus de sens pour lui. Cela ne peut se produire que si on n’a pas dit à l’enfant, de façon didactique, ce que l’histoire est censée signifier. En découvrant lui-même le sens caché des contes, l’enfant crée quelque chose, au lieu de subir une influence.

Et, enfin une critique des deux interprétations précédentes …

De Robert Darnton

Quelle est la morale de cette histoire ? Pour les petites filles, de toute évidence, prendre garde aux loups. Pour les historiens, elle semble leur révéler quelque chose des mentalités paysannes des temps modernes, mais quoi ? Comment essayer d’interpréter un tel texte ? La psychanalyse semble offrir une voie. Les analystes ont minutieusement disséqué les contes populaires, mettant au jour des symboles cachés, des motivations inconscientes et des mécanismes psychiques. Considérons, par exemple, l’exégèse du Petit Chaperon rouge par deux des psychanalystes les plus connus, Erich Fromm et Bruno Bettelheim.

Fromm interprète le conte comme une énigme sur l’inconscient collectif d’une société primitive et il la résout « sans difficulté » en décodant son « langage symbolique ». L’histoire concerne la confrontation d’une adolescente à la sexualité adulte, explique-t-il. Son sens caché se révèle à travers son symbolisme – mais les symboles qu’il voit dans sa version sont fondés sur des détails qui n’existent pas dans celles connues des paysans du 17e et du 18e siècles. Ainsi il accorde une grande importance au chaperon rouge (inexistant), en tant que symbole de menstruation, à la bouteille (inexistante) que porte la fillette en tant que symbole de virginité : d’où la recommandation (inexistante) de la mère à sa fille de ne pas s’écarter du chemin plat car elle risquerait de la casser sur des sentiers cahoteux. Le loup est le mâle ravisseur. Et les deux pierres (inexistantes), qui sont placées par le chasseur (inexistant) dans le ventre du loup après en avoir extrait la fillette et sa grand-mère sont le symbole de la stérilité, châtiment encouru pour avoir brisé un tabou sexuel. Ainsi, avec une étrange sensibilité pour des détails qui n’apparaissent pas dans le conte original, le psychanalyste nous entraîne dans un univers mental qui n’a jamais existé, en tout cas pas avant la naissance de la psychanalyse.

Comment est-il possible de se méprendre à ce point sur le sens d’un texte ? Le dogmatisme professionnel ne peut être mis en cause – car les psychanalystes n’ont aucune raison d’être plus rigides que les poètes dans la manipulation des symboles. C’est plutôt le refus de tenir compte de la dimension historique qui est responsable de ces erreurs.
[…]

[ Le conte ] change considérablement de caractère à la suite de ses nombreux avatars : de la paysannerie française, il passe dans l’œuvre imprimée de Perrault, puis au-delà du Rhin et de nouveau dans la tradition orale – cette fois en tant que partie intégrante de la diaspora huguenote –, puis revient sous la forme imprimée comme un produit de la forêt teutonique, alors qu’il est celui des foyers villageois de la France de l’Ancien Régime.
Fromm et une foule d’autres exégètes psychanalystes ne se soucient guère des transformations du texte – en réalité ils les ignorent –, car ils tiennent là le conte qui correspond aux besoins de leur cause. Il commence par l’idée de puberté (le chaperon rouge, inexistant dans la tradition orale française) et se termine par le triomphe du Moi (la fillette sauvée, mais généralement dévorée dans les contes français) sur le Ça (le loup, qui, lui, n’est jamais tué dans les versions traditionnelles). Tout est bien qui finit bien.
[…]

Le symbolisme généreux de Bettelheim permet une interprétation moins mécaniste du conte que ne le fait la notion de « code secret » de Fromm, mais il se fonde, lui aussi, sur quelques variantes du texte original. Bien qu’il cite assez de commentateurs de Grimm et de Perrault pour faire preuve d’une certaine connaissance du folklore, Bettelheim lit Le Petit Chaperon rouge et les autres contes comme si ils n’avaient pas d’histoire. Il les traite pour ainsi dire comme des patients allongés sur un divan à une époque intemporelle. Il ne se soucie ni de leurs origines ni des autres significations qu’ils auraient pu avoir dans d’autres contextes, parce qu’il sait comment l’âme fonctionne et comment elle a toujours fonctionné. En fait, cependant, les contes populaires sont des documents historiques. Ils ont évolué au cours des siècles et ont pris des tours différents dans des traditions culturelles différentes. Loin d’exprimer les opérations immuables de l’être intérieur, ils montrent que les mentalités elles-mêmes ont changé. Nous pouvons mesurer la distance qui sépare notre monde mental de celui de nos ancêtres en imaginant que nous racontons à un de nos enfants la version primitive du Petit Chaperon rouge. Peut-être qu’alors la morale de l’histoire serait : méfiez-vous des psychanalystes – et faites attention à l’emploi des sources. Nous en revenons alors à l’historicité.
Pas tout à fait, cependant, car Le Petit Chaperon rouge est d’une irrationalité terrifiante qui semble même déplacée au siècle de la raison. En fait la version des paysans dépasse celle des psychanalystes sur le plan de la violence et de la sexualité. (Pas plus que les Grimm et Perrault, Fromm et Bettelheim ne mentionnent la cannibalisation de la grand-mère ni la scène de strip-tease qui préludent à l’absorption de la petite fille.) Il est évident que les paysans n’ont nul besoin de codes secrets pour parler de tabous.

Nous voici arrivés à la fin de notre périple spinoziste dans l’univers des contes.

A tous seigneurs, tous honneurs : George Lucas, pour son conte  La Guerre des Etoiles, a créé un univers fabuleux qui fascine nombre de nos contemporains, tandis que L’Ethique de Spinoza est en elle-même un livre-univers (voir notre article L’Ethique, livre-univers, livre universel). Dans un très récent article opportunément actuel (https://blogs.mediapart.fr/emmanuel-pasquier/blog/010116/star-wars-sive-spinoza), Emmanuel Pasquier a imaginé confronter les deux. Nous ne résistons pas à la tentation de le reproduire en …

Jean-Pierre Vandeuren

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