Spinoza et « Le Gorille Invisible »

« Ecoutez ceci, peuple insensé, et qui n’a point de cœur! Ils ont des yeux et ne voient point, Ils ont des oreilles et n’entendent point. » (La Bible, Jérémie 5 :21)

«  Ils ont des cœurs, mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux, mais ne voient pas. Ils ont des oreilles, mais n’entendent pas. » (Le Coran, Sourate 7, Verset 179)

« Le Gorille Invisible » est une expression métaphorique pour désigner le concept de « cécité d’inattention » qui est le fait d’échouer à remarquer un stimulus pourtant parfaitement visible. Elle fait référence à une célèbre épreuve proposée en 1999 par Daniel Simons et Christopher Chabris dans laquelle il était demandé à des sujets d’observer une courte vidéo où deux équipes, portant des maillots noirs ou blancs, se livraient à des passes de basketball. Les sujets devaient compter les passes faites par l’équipe portant le maillot blanc, ou encore distinguer le nombre de passes aériennes de celles comportant un rebond. Durant les échanges, une femme déguisée en gorille noir traversa la scène. Après qu’ils eurent exécuté leur tâche, on demanda aux sujets s’ils avaient remarqué quelque chose sortant de l’ordinaire. Dans la plupart des groupes testés, 50 % des sujets n’avaient pas remarqué le gorille, au point d’accuser l’expérimentateur d’avoir changé le film lorsqu’on le leur repassait en guise de preuve! Le simple fait de se concentrer sur l’équipe blanche abolit la perception d’un personnage en noir, même s’il est aussi improbable qu’un gorille de belle taille!

Bien d’autres expériences ont été menées pour mettre en évidence ce phénomène de cécité d’inattention. Ainsi, sur le campus de Harvard un acteur demandait son chemin à un étudiant. Leur conversation était interrompue par des déménageurs qui passaient entre eux en transportant une grande planche en bois, ce qui permettait de substituer au premier acteur un second dont les traits, la coiffure et le costume changeaient du tout en tout. La plupart des étudiants ne remarquaient rien.

Voici une expérience encore plus insolite : on présente à un jeune homme deux photos de jeunes femmes (différentes) et on lui demande de choisir celle qu’il préfère. On lui montre ensuite la photographie qu’il a choisie … sauf que l’expérimentateur, par un tour de passe-passe, a interverti les deux photos et que le jeune homme se retrouve devant la photo qu’il n’a pas choisie. Non seulement la moitié des participants ne remarquent rien mais ils commentent, avec force détails, les raisons de leur choix !

L’explication de cet effet fournie par le site Wikipédia mérite le prix d’excellence du cercle vicieux : « Cet échec est attribué à la mobilisation entière de l’attention à exécuter une tâche difficile, et indiquent que la relation entre les objets apparaissant dans le champ visuel et leur perception dépend de l’attention de façon bien plus importante qu’on ne l’estimait auparavant. » (Wikipédia). L’effet explique l’effet ! L’effet est cause de soi !

Quelle pourrait être la cause de cet effet ? Tournons-nous vers une constatation déduite de l’anthropologie développée dans la deuxième partie de L’Ethique, constatation que nous avons exploitée à plusieurs reprises (voir, par exemple, Spinoza et l’effet placebo, Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (1 à 6), Spinoza, théorème de Thomas, prophétie autoréalisatrice, effet Pygmalion et répétition des conduites d’échec (1 et 2)) :

A  chacun sa réalité

La Réalité, ou la Nature, ou Dieu (« Dieu, c’est-à-dire la Nature » (Eth IV, Préface)), ou la Substance, ne peut, pour l’homme, que se connaître à travers ses attributs :

« Par attribut j’entends ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence » (Eth I, Définition 4).

Et comme il n’y a que deux attributs accessibles à l’homme, la Pensée et l’Etendue, il ne peut concevoir la Réalité que sous ces deux expressions. La Réalité est simultanément pensée et corps :

« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses«  (Eth II, 7).

Concevoir s’entend à la fois comme réalité spirituelle (« concevoir une idée ») et réalité physique (« concevoir un enfant »).

Mais c’est évidemment par son entendement, par son Esprit, que l’homme perçoit ces deux expressions de la réalité, qu’il en prend conscience.

Or, la condition naturelle de l’Esprit est celle d’une connaissance tout-à-fait personnelle car l’Esprit ne peut connaître les choses que par les affections de son propre Corps :

« L’Esprit humain ne connaît le Corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le Corps est affecté » (Eth II, 19).

« L’Esprit ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du Corps » (Eth II, 23).

« L’Esprit humain ne perçoit aucun corps extérieur comme existant en acte, si ce n’est par les idées des affections de son propre Corps » (Eth II, 26).

Il apparaît ainsi que chacun imagine sa propre réalité et en tire les conséquences pratiques. On retrouve le double sens du mot « concevoir » : spirituel (chacun a des idées (imaginatives) propres de la réalité : il conçoit sa propre réalité en pensée) et physique (il en tire des actions pour s’y diriger).

 

Une reformulation : le « théorème » de Thomas

(Pour plus de détails, voir notre article Spinoza, théorème de Thomas, prophétie autoréalisatrice, effet Pygmalion et répétition des conduites d’échec (1 et 2))

Dans sa formulation la plus célèbre, le « théorème » de Thomas énonce : « Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences. », ce qui apparaît comme une reformulation du fait que nous venons de tirer de L’Ethique (chacun imagine sa propre réalité et en tire les conséquences pratiques).

La définition de la situation est selon Thomas le moment préalable à l’action au cours duquel l’individu examine la situation à laquelle il fait face et réfléchit à ce qu’il souhaite faire. Contrairement au modèle behavioriste, il affirme ainsi que l’action n’est pas la réponse automatique à un stimulus, mais qu’elle résulte d’un point de vue particulier sur une situation donnée.

Puisque la définition de la situation qu’un individu produit constitue un préalable à son action, alors pour saisir les comportements individuels il ne faut pas se référer à la Réalité mais à la façon dont les individus la perçoivent, à leur réalité.

Conséquence

Lorsqu’un individu se place ou est placé dans une situation comportant un but à atteindre (compter le nombre de passes de l’équipe blanche, indiquer le chemin à une personne, effectuer un choix, etc.), cette situation devient momentanément sa réalité et l’action consécutive de la situation est destinée à satisfaire son désir d’atteindre le but exigé. Ce but est alors devenu momentanément un « bien » pour cet individu (« Par bien, j’entends ici tout genre de joie et tout ce qui peut y conduire, particulièrement ce qui satisfait un désir quel qu’il soit. » (Eth III, 39, Scolie)).

L’individu pense alors selon son désir (atteindre le but prescrit, le « bien » désigné), ce qui définit sa réalité :

«… de façon que chacun juge suivant ses affects de ce qui est bien ou mal, de ce qui est meilleur ou pire, de ce qu’il y a de plus excellent ou de plus méprisable. Ainsi, pour l’avare, le plus grand bien, c’est l’abondance d’argent, et le plus grand mal c’en est la privation. L’ambitieux ne désire rien à l’égal de la gloire, et ne redoute rien à l’égal de la honte. Rien de plus doux à l’envieux que le malheur d’autrui, ni de plus incommode que son bonheur ; et c’est ainsi que chacun juge d’après ses affects telle chose bonne ou mauvaise, utile ou inutile. » (Eth III, 39, Scolie)

Placé dans une « situation », au sens de Thomas (voir plus haut), l’individu oriente son désir exclusivement et temporairement, selon le désir-maître imposé (compter le nombre de passes de l’équipe blanche, indiquer le chemin à une personne, effectuer un choix, etc.) qui l’accapare plus ou moins entièrement et circonscrit sa réalité autour de l’action à réaliser, de laquelle, en général, sont exclus les gorilles. Il est donc, en général, inattentif aux gorilles ; ceux-ci sont exclus de sa réalité et il ne les remarque tout simplement pas si, par hasard, ils sont amenés à croiser son regard. De même, l’étudiant auquel on demande un chemin, oriente momentanément sa pensée exclusivement vers la production de ce renseignement, y circonscrivant sa réalité du moment dans laquelle l’aspect du demandeur n’a que peu d’importance et peut, en conséquence, être négligé. Aussi, lorsque la mise en situation est un choix, entre deux photographies par exemple, le désir-maître sur lequel s’aligne le désir individuel, est la nécessité de choisir, pas le résultat du choix, qui peut se trouver ainsi exclu de la réalité de l’individu.

Nous ne pensons et n’agissons qu’en fonction de nos désirs ; ces désirs circonscrivent notre réalité du moment et cette réalité est relativement inattentive à ce qui lui est extérieur.

Jean-Pierre Vandeuren

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