La connaissance du troisième genre selon Harry Austryn Wolfson (3/3)

Différences et liens entre la connaissance du deuxième genre et celle du troisième genre

  1. La connaissance du deuxième genre, qui consiste en notions communes et en conclusions dérivées des notions communes, s’appuie, tout comme celle du premier genre, sur la sensibilité, mais c’est l’activité de l’esprit lui-même qui la constitue.Mais la connaissance du troisième genre est entièrement affranchie de la sensibilité et se forme à la fois dans et par l’esprit. Elle provient de « la pure pensée », « et non des mouvements fortuits du corps » (TRE, §91).
  1. On a vu que dans la connaissance du deuxième genre, nous raisonnons à partir des seuls axiomes universels. Cette connaissance est dérivée, de façon syllogistique, et grâce à un troisième terme. Elle est donc une connaissance universelle et ne peut connaître aucune chose singulière directement. La connaissance du troisième genre raisonne à partir d’une définition qui, elle, traite de quelque essence affirmative particulière (TRE, §93 et §98). Elle est donc une connaissance directe des objets individuels.
  1. Le raisonnement syllogistique propre à la connaissance du deuxième genre est laborieux, tandis que la connaissance intuitive est immédiate.
  2. « Chez Spinoza, les modes infinis se laissent interpréter comme le lieu des lois naturelles. Les lois naturelles sont des entités individuelles qui transmettent le pouvoir et la nécessité de Dieu à travers l’un de ses attributs, et servent, par là-même, d’agents intermédiaires dans l’engendrement de singularités. Spinoza conçoit les lois naturelles comme les causes effectives des choses particulières de leur ressort. Les lois ne se contentent pas de décrire comment telle chose finie va se comporter mais la font se comporter ainsi. » (voir notre article La connaissance du troisième genre selon Yirmiyahu Yovel (1/2)). La raison étant la connaissance des lois universelles de la nature, son objet d’étude est constitué par les modes infinis immédiats. La matière de la connaissance du troisième genre est  l’essence objective des choses particulières (voir l’article précité) qui appartient au mode infini immédiat de l’attribut Pensée. Cependant comme toute vraie connaissance chez Spinoza est génétique, elle doit se tourner vers la cause de ces essences objectives, c’est-à-dire Dieu (Eth I, 25 : « Dieu est la cause efficiente non seulement de l’existence des choses, mais encore de leur essence. »). L’objet de la connaissance du troisième genre est donc Dieu.
  1. La connaissance du deuxième genre qui raisonne par notions communes ne peut atteindre la vraie connaissance de Dieu. En effet, les notions communes sont formées par l’esprit à partir de ce que le corps a en commun avec les autres corps, alors que l’idée de Dieu (l’idée qu’on se fait de Dieu) naît dans l’esprit lui-même du fait qu’il fait partie de l’idée de Dieu (l’idée que Dieu a, ou l’entendement infini de Dieu). « C’est à cause de cela que les hommes n’ont pas une connaissance également claire de Dieu et des notions communes » car « ils ne peuvent imaginer Dieu comme ils le font pour les corps ». La connaissance que les hommes ont ordinairement de Dieu est une connaissance erronée, puisqu’elle vient de l’habitude qu’ils ont de réunir le « nom de Dieu et les images des choses qu’ils ont l’habitude de voir, ce que les hommes peuvent à peine éviter, parce qu’ils sont continuellement affectés par les corps extérieurs. » (Eth II, 47, Scolie).
  1. Eth V, 28 : « L’effort, c’est-à-dire le désir de connaître les choses par le troisième genre de connaissance, ne peut pas naître du premier mais seulement du second genre de connaissance. » L’esprit humain est un « automate intellectuel » et des idées mutilées et confuses ne peuvent suivre que des idées elles-mêmes mutilées et confuses (Eth II, 41), tandis que les idées adéquates ne peuvent suivre que d’idées adéquates (Eth II, 40). C’est pourquoi le désir de connaître par le troisième genre de connaissance ne peut naître que du second. Nous avons déjà exposé en détail la conséquence pratique de ces conclusions défendue par Yirmiyahu Yovel, à savoir : cerner scientifiquement la chose considérée en multipliant le plus possible ces connaissances par ce biais, jusqu’au point, hélas non prévisible, où, en un éclair d’intuition, toutes ces informations se réunissent dans la production d’un élément singulier, l’essence particulière de la chose considérée (voir notre article La connaissance du troisième genre selon Yirmiyahu Yovel (2/2)).
  1. Mais, par ailleurs, le second genre de connaissance, la connaissance démonstrative, doit commencer par certains principes qui sont indémontrables et immédiatement connus. Si tel n’était pas le cas, alors une démonstration en exigerait une autre, et celle-ci encore une autre, et ainsi de suite à l’infini, ce qui est impossible. Les prémisses fondamentales des syllogismes doivent donc être connues immédiatement par l’intellect. En conséquence, c’est l’intuition qui sera principe de la raison. Tout cela est exposé clairement dans le TRE :
  • 30 : « Nous savons quel mode de connaissance nous est nécessaire ; il faut tracer maintenant la voie et la méthode au moyen de laquelle nous connaîtrons par ce mode de connaissance les choses que nous avons besoin de connaître. Et d’abord il faut remarquer que nous n’irons pas nous perdre de recherche en recherche dans un progrès à l’infini : je veux dire que pour trouver la meilleure méthode propre à la recherche de la vérité, nous n’aurons pas besoin d’une autre méthode à l’aide de laquelle nous recherchions la méthode propre à la recherche de la vérité ; et que, pour découvrir cette seconde méthode, nous n’aurons pas besoin d’en avoir une troisième, et ainsi à l’infini. Il en est de la méthode comme des instruments matériels, à propos desquels on pourrait faire le même raisonnement. Pour forger le fer, il faut un marteau, mais pour avoir un marteau il faut que ce marteau ait été forgé, ce qui suppose un autre marteau et d’autres instruments, lesquels à leur tour supposent d’autres instruments, et ainsi à l’infini. C’est bien en vain qu’on s’efforcerait de prouver, par un semblable argument, qu’il n’est pas au pouvoir des hommes de forger le fer.»
  • 31 : « Au commencement, les hommes, avec les instruments que leur fournissait la nature, ont fait quelques ouvrages très-faciles à grand-peine et d’une manière très imparfaite, puis d’autres ouvrages plus difficiles avec moins de peine et plus de perfection, et en allant graduellement de l’accomplissement des œuvres les plus simples à l’invention de nouveaux instruments et de l’invention des instruments à l’accomplissement d’œuvres nouvelles, ils en sont venus, par suite de ce progrès, à produire avec peu de labeur les choses les plus difficiles. De même l’entendement par la vertu qui est en lui se façonne des instruments intellectuels, au moyen desquels il acquiert de nouvelles forces pour de nouvelles œuvres intellectuelles, produisant, à l’aide de ces œuvres, de nouveaux instruments, c’est-à-dire se fortifiant pour de nouvelles recherches, et c’est ainsi qu’il s’avance de progrès en progrès jusqu’à ce qu’il ait atteint le comble de la sagesse.»
  • 39 : « Par-là, on comprend facilement comment l’esprit, à mesure qu’il acquiert de nouvelles idées, acquiert de nouveaux instruments à l’aide desquels il s’élève avec plus de facilité à des conceptions nouvelles. En effet, comme cela ressort de nos paroles, il faut qu’avant toutes choses il existe en nous une idée vraie, semblable à un instrument naturel, et qu’en même temps qu’elle est comprise par l’esprit, elle nous fasse comprendre la différence qui existe entre elle et toutes les autres perceptions. C’est en cela que consiste une partie de la méthode ; et comme il est clair que l’esprit se comprend d’autant mieux qu’il a l’intelligence d’un plus grand nombre d’objets de la nature, il en résulte que cette partie de la méthode sera d’autant plus parfaite que l’esprit aura l’intelligence d’un plus grand nombre d’objets, et qu’elle sera absolument parfaite quand l’esprit connaîtra l’Être absolument parfait, soit en tendant vers lui, soit en se repliant sur soi-même.»

L’Ethique : philosophie pratique de la connaissance du troisième genre

La proposition 15 de la Troisième Partie de L’Ethique affirme « celui qui se comprend lui-même et qui comprend ses affects clairement et distinctement aime Dieu, et cela d’autant plus qu’il se comprend mieux lui-même et qu’il comprend mieux ses affects. »

De cette proposition, on comprend que la connaissance « claire et distincte » de nos affects est d’une importance capitale dans notre marche vers l’amour de Dieu, c’est-à-dire, selon Spinoza dans notre recherche de notre salut.  Or, nous venons de voir que par « connaissance claire et distincte », Spinoza entend la connaissance intuitive, soit la connaissance dérivée de quelques définitions vraies. « La connaissance du troisième genre est de préférence, quoique pas exclusivement, une forme de connaissance de soi. » (Yirmiyahu Yovel) (voir nos articles précités). 

L’étude des affects constitue la Troisième Partie de L’Ethique. Et pour y arriver, Spinoza procède de définition en définition, en partant de l’idée vraie de Dieu («l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu »)  pour aboutir, par étapes démonstratives successives aux définitions, soit aux idées vraies («la connaissance adéquate de l’essence des choses »), de chacun des affects. Ces affects sont ainsi connus par le troisième genre de connaissance.

L’Ethique est l’exposition explicite, synthétique, déductive, des connaissances spinozistes. Mais comment y est-il arrivé ? Quel est l’implicite derrière cette exposition ? C’est l’ensemble du cheminement intellectuel parcouru par Spinoza à partir des positions philosophiques antérieures. C’est la démarche analytique (des effets aux causes) de Spinoza que Wolfson dévoile dans son ouvrage. Cette démarche analytique est l’œuvre de la raison (voir point B.2.c. premier tiret du tableau synoptique des genres de connaissance). Et c’est ici que Wolfson rejoint encore une fois Yovel …

Jean-Pierre Vandeuren

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