Les médias aujourd’hui : industrialisation des affects passionnels et manipulation du public (5/6)

Classification

Biais corporel

 

Biais introduit par le média

 

Forme

 

 

Effets possibles

 

 

Items expliqués

 

 

 

 

 

Surcharge d’images

 

 

Nombre, fréquence

 

Crédulité

Disponibilité

Saturation

mémorisation

 

1, 2, 3, 14, 16, 35, 36

 

Temps

Habitudes

Réputation

5, 7, 41
 

Intensité

Mémorisation

Enfants

Dommages

37,38, 44,52
 

Langage corporel (non verbal)

  21, 24, 29, 49
 

Induction d’images

   

22, 50, 51, 55

 

Biais cognitif

 

Biais introduit par le média pour

 

Forme

 

 

Items expliqués

 

 

Engendrer  la confusion

 

Entre un état affectif et un état cognitif

 

6, 13, 20, 54

 

Enclencher le mécanisme

de

Eloignement de la tristesse (I-2-2-1)            4, 11, 12, 31, 39, 59
Recherche de la joie (I-2-2-1)                            15
Association par contingence (A-1)                23, 30, 42, 43
Association par ressemblance (A-2)        8, 9, 19, 28, 33, 40,                     45, 57, 58
Commisération (S-1-1)                         10
Emulation (S-1-2)                       16, 17
Caractère agonique des conatus                          27
Espoir (T1)                       26, 48
Ambition de gloire (S-2)                           47
Ambition de domination (S-2)                     32, 34, 53
Automatisme spirituel                              61

(Les données entre parenthèses renvoient aux articles BOPS)

Afin de ne pas alourdir le présent exposé, nous nous contenterons de choisir  quelques items en guise d’exemples de notre démarche déductive.

Exemples choisis

Dans le « biais corporel »

La surcharge d’images

Spinoza faisait déjà remarquer la relativement faible capacité de l’esprit humain à traiter un nombre élevé d’informations, notamment par la surcharge d’imaginations qui finissent par se mêler en une grande confusion. C’est à partir de là qu’il explique, dans le premier Scolie de Eth II, 40, la formation de ces « êtres d’imagination » dépourvus d’existence réelles, que sont les « transcendentaux » (comme être, chose, quelque chose) et les « notions universelles » (comme homme, cheval, chien) :

« Toutefois, comme je ne voudrais rien omettre en ce livre qu’il fût nécessaire de savoir, je dirai en peu de mots quelle est l’origine de ces termes qu’on appelle transcendantaux, comme être, chose, quelque chose. Ces termes viennent de ce que le corps humain, à cause de sa nature limitée, n’est capable de former à la fois, d’une manière distincte, qu’un nombre déterminé d’images (j’ai expliqué ce que c’est qu’une image dans le Schol. de la Propos. 17, partie 2). De telle façon que si ce nombre est dépassé, les images commencent de se confondre ; et s’il est dépassé plus encore, ces images se mêlent les unes avec les autres dans une confusion universelle. Or, on sait parfaitement (par le Corollaire de la Propos. 17 et la Propos. 18, partie 2) que l’esprit humain est capable d’imaginer à la fois d’une manière distincte un nombre de corps d’autant plus grand qu’il se peut former dans le corps humain plus d’images. Ainsi, dès que les images sont livrées dans le corps à une entière confusion, l’esprit n’imagine plus les corps que d’une manière confuse et sans aucune distinction, et les comprend toutes comme dans un seul attribut, l’attribut être ou chose, etc. Ces notions, du reste, peuvent être aussi expliquées par les divers degrés de force que reçoivent les images, et encore par d’autres causes analogues qu’il n’est pas besoin d’expliquer ici, puisqu’il suffit pour le but que nous poursuivons d’en considérer une seule, et que toutes reviennent à ceci, savoir, que les termes dont nous parlons ne désignent rien autre chose que les idées à leur plus haut degré de confusion. »

Or les médias, et plus particulièrement la télévision, imposent à notre corps de subir une profusion d’images et donc à notre esprit d’assimiler un nombre très élevé ou très intense d’imaginations. Cette surcharge explique, par exemple :

1 Pourquoi croit-on les informations reprises en boucle dans les journaux télévisés ?

« Prenez le cas d’un individu quelconque placé devant son poste de télévision lors des informations de 20 heures. Successivement, il apprendra la mort d’un enfant dans l’incendie d’une maison du Doubs, l’explosion d’une bombe à Bali, l’ouverture d’une clinique psychiatrique pour chiens dans un hôpital de Floride, l’échec de négociations israélo-palestiniennes, le résultat d’un match entre un club de football italien et un club de football français, le nouveau disque enregistré par une actrice à la mode, et les progrès de la médecine dans le traitement d’une maladie héréditaire. »

Comment notre esprit peut-il assimiler ce flux impressionnant d’idées de ces images (d’imaginations) ? Cette assimilation ne peut s’effectuer que si notre esprit les juge compréhensibles pour lui (comprendre = « prendre avec soi ») : « Nous ne connaissons avec certitude rien qui soit un bien ou un mal, si ce n’est ce qui conduit réellement à la compréhension ou ce qui peut nous empêcher de comprendre. » (Eth IV, 27). Si donc, l’esprit décidait, a priori, qu’il est incapable de comprendre une information, par exemple s’il la croît fausse ou trop confuse, il la considérerait comme un « mal », la rejetterait et, dans le cas présent, fermerait son poste de télévision. Mais les images, avec leur présentation affective, maintiennent sa curiosité éveillée. L’individu décide alors de faire confiance aux journalistes et d’admettre, a priori, la véracité des informations. La surcharge de ces dernières a pour effet ce que les psychologues appellent un « biais de crédulité » et qu’ils prennent, à tort, pour la cause efficiente de notre croyance indéracinable en la vérité des faits entendus et vus.

Les habitudes, plus que toutes autres choses, façonnent nos pensées :

« et c’est ainsi que chacun va d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a arrangé dans son corps les images des choses. Un soldat, par exemple, à l’aspect des traces qu’un cheval a laissées sur le sable, ira de la pensée du cheval à celle du cavalier, de celle-ci à la pensée de la guerre, etc. ; tandis qu’un laboureur ira de la pensée du cheval à celles de la charrue, des champs, etc. ; et chacun de nous de la sorte, suivant qu’il a l’habitude de joindre et d’enchaîner de telle façon les images des choses, aura telle ou telle suite de pensées. » (Eth II, 18, Scolie).

L’exposition très fréquente à un même type d’images (de violence ou de publicités pour une même marque, par exemple) va générer dans notre esprit une accointance avec les imaginations qui en résultent.

Ce façonnage d’habitudes par l’exposition fréquente à un même type d’images explique :

5 Pourquoi votre enfant est-il agressif après avoir vu L’Arme fatale ?

Et

41 Pourquoi retenez-vous plus facilement les publicités pour les grandes marques ?

Dans l’extrait de Eth II, 40, Scolie 1 repris ci-dessus, Spinoza effleure l’importance de l’intensité des images reçues par le Corps : « Ces notions, du reste, peuvent être aussi expliquées par les divers degrés de force que reçoivent les images ». Cette intensité favorise l’impression en mémoire de ces images (Chacun d’entre nous se souvient des images des attentats perpétrés le 11 septembre 2001, ainsi que de l’endroit où il se trouvait lui-même à ce moment précis, ce qui est rarissime pour d’autres évènements vécus). Ce simple fait explique :

44 Pourquoi une publicité pour des vêtements montre-t-elle des oiseaux mazoutés ?

Le langage corporel ou langage non verbal

«Le langage doit remplir des tâches bien diverses. Si on tenait à établir une hiérarchie entre elles, c’est bien sûr la fonction affective qui viendrait en premier, bien avant l’information sur le monde extérieur, si importante qu’elle puisse être pour la survie matérielle de l’individu et de l’espèce: les animaux s’en passent bien.» (Dominique Laplane, La pensée d’outre-mots)

Le langage verbal est une expression corporelle, mais, en réalité, lors d’échanges entre individus, il ne représente que moins de la moitié de la communication. Le langage du corps occupe le reste : position générale du corps, mouvement des mains, des yeux, des sourcils, … communiquent nos affects à notre insu, car ;

« L’universalité du langage du corps s’est constituée progressivement entre l’apparition de la bipédie, il y a environ sept millions d’années, et celle du langage parlé, il y a trente-cinq mille ans. Cette période de temps est tellement étendue que la substance même du langage du corps a eu le temps de devenir composante du capital génétique constitutif de notre hominisation. Nous n’en sommes pas à nous demander si telle personne habitant Manhattan fait bien les mêmes gestes lorsqu’elle parle à ses enfants que telle autre vivant dans une case en Nouvelle-Guinée. S’ils sont tous deux des êtres humains c’est que dans l’ordre de leur capital génétique commun qui a commencé à se constituer il y a sept millions d’années – à moins que ce ne fût il y a 350 millions d’années, au moment où est apparu le premier cerveau comme tel – ils ont tous les deux acquis le bagage nécessaire à se reconnaître et à se comprendre s’ils se rencontrent. Et de fait, s’ils se rencontrent, ils se reconnaissent et se comprennent. » (Philippe Turchet, Le langage universel du corps)

Dès lors, il n’est pas étonnant que lorsqu’un journaliste interroge un homme politique dont il doute lui-même des propos, ses mimiques corporelles traduisent ses doutes et nous influencent dans le sens de scepticisme si, comme c’est souvent le cas, nous n’avons qu’une vague connaissance du sujet traité. Encore une fois, le biais passionnel, ici induit par un langage non verbal, aura le dessus sur notre analyse objective. Ceci explique :

21 Pourquoi ne croyez-vous pas aux mesures de protection de l’environnement annoncées par un responsable politique ?

Induction d’images

L’induction d’images est notre façon naturelle d’appréhender les choses. Lorsqu’on nous raconte qu’un arbre est tombé quelque part sur le toit d’une maison, automatiquement nous nous représentons la scène, nous nous la rendons présente, nous l’imaginons. D’ailleurs, « C’est à cause de cela que les hommes n’ont pas une connaissance également claire de Dieu et des notions communes » car « ils ne peuvent imaginer Dieu comme ils le font pour les corps ». La connaissance que les hommes ont ordinairement de Dieu est une connaissance erronée, puisqu’elle vient de l’habitude qu’ils ont de réunir le « nom de Dieu et les images des choses qu’ils ont l’habitude de voir, ce que les hommes peuvent à peine éviter, parce qu’ils sont continuellement affectés par les corps extérieurs. » (Eth II, 47, Scolie).

Or, lorsqu’une imagination s’est formée dans notre esprit, elle ne peut être chassée que par une autre, contraire à elle : « Maintenant, pour indiquer ici par avance en quoi consiste l’erreur, je prie qu’on prenne garde que les imaginations de l’esprit considérées en elles-mêmes ne contiennent rien d’erroné ; en d’autres termes, que l’esprit n’est point dans l’erreur en tant qu’il imagine, mais bien en tant qu’il est privée d’une idée excluant l’existence des choses qu’il imagine comme présentes. » (Eth II, 17, Scolie).

« Le député X a-t-il touché de l’argent sous la table, dans l’affaire des marchés immobiliers d’Île-de-France ? », « Le maire Y a-t-il bénéficié d’appuis politiques pour la construction d’une villa en zone protégée ? » : les exemples de titres formulés sur le mode interrogatif ne manquent pas dans la presse. Le plus souvent, le résultat est catastrophique pour l’intéressé : l’opinion en retire la certitude que le député X est corrompu ou que le maire est hors-la-loi. »

De fait, à la lecture de la question, l’esprit se représente le député X touchant un pot-de-vin ou le maire Y construisant une villa dans une zone non bâtissable. Et l’esprit conservera cette image jusqu’à ce qu’une image éventuelle qui innocente l’inculpé vienne la chasser. Cependant, même si une quelconque procédure aboutisse à cette disculpation, il est fort probable qu’elle ne soit jamais publiée (quel intérêt pour la presse ?) ou, si elle l’était, que nous la lisions. Ainsi, l’esprit automatiquement transforme une simple interrogation en affirmation, ce que les psychologues appellent le « biais d’affirmation » et qu’ils considèrent, à tort à nouveau, comme la cause efficiente du phénomène étudié. Ceci répond à :

22 Pourquoi êtes-vous persuadé que ce député dont parlent tous les journaux a touché des pots-de-vin ?

Jean-Pierre Vandeuren

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