Les médias aujourd’hui : industrialisation des affects passionnels et manipulation du public (6/6)

Dans le biais cognitif

La confusion entre les états émotionnels et les états cognitifs

Qu’un affect soit passionnel résulte du caractère partiel et confus, c’est-à-dire inadéquat de l’idée sous-jacente : «Les actions de l’esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates. » (Eth III, 3)

De plus, les idées inadéquates sont les seules sources d’erreurs : « La fausseté consiste en une privation de connaissances qu’enveloppent les idées inadéquates, c’est-à-dire mutilées et confuses. » (Eth II, 35)

Dès lors, lorsque les médias s’ingénient à introduire des affects passionnels au sein de domaines où devrait ne prévaloir que l’analyse objective de la raison, elles font entrer le loup de la confusion dans la bergerie de la clarté, ce qui se révèle à coup sûr contreproductif.

Le cas typique de cette confusion de genres est donné par les émissions où se mêlent information et divertissement :

« Depuis une vingtaine d’années s’est développé un nouveau style d’émissions télévisées, à mi-chemin entre les émissions de politique et les émissions de divertissement : les émissions dites « d’infotainment », contraction des termes anglais information et entertainment (divertissement). Le principe est toujours le même : il s’agit d’inviter sur un même plateau responsables politiques, chanteurs, acteurs de cinéma ou sportifs qui se mêlent les uns aux autres et abordent ensemble des questions de vie personnelle sous forme de discussions de comptoir. Les plus connues de ces émissions ont été « On ne peut pas plaire à tout le monde » (Marc-Olivier Fogiel, sur France 3), « On a tout essayé » (Laurent Ruquier, sur France 2), ou « Tout le monde en parle » (Thierry Ardisson, sur France 2). Le moins que l’on puisse dire est que les responsables politiques y sont rarement encouragés à s’exprimer en termes de politique politicienne. Ce que l’on attend d’eux, c’est de l’anecdote, des fragments d’intimité, le personnage à nu qui évoque ses goûts et ses émotions propres, dans un rapport faussement authentique avec le public. »

L’impact négatif de telles émissions sur la culture politique de leurs auditeurs auraient dû être prévisible : le divertissement divertit du politique ! L’introduction de passions ne peut que rendre la culture politique confuse et perturber les électeurs dans leurs éventuelles convictions politiques. Ceci répond à :

 20 Pourquoi ne savez-vous plus pour qui vous allez voter quand vous avez vu des hommes politiques dans des émissions de divertissement ?

L’enclenchement des mécanismes psychologiques

Un affect passionnel, par exemple le désir de donner de l’argent pour le Téléthon, ne naît pas spontanément. Pour favoriser cette naissance, il faut enclencher son mécanisme d’engendrement. Les médias doivent alors introduire un biais, un amorçage, dans ce sens. L’idée est souvent donnée par Eth IV, 7 : « Un affect ne peut être ni réprimé, ni supprimé si ce n’est par un affect contraire et plus fort que l’affect à réprimer. »  Ainsi, une tristesse ne peut être chassée que par une joie plus forte qu’elle. L’introduction d’une tristesse, par exemple, une culpabilité de n’avoir pas donné d’argent à une œuvre caritative, a beaucoup de chances de provoquer le désir d’ouvrir son portefeuille pour une œuvre justement disponible, afin de créer une joie qui permettra de supprimer la tristesse que l’on vient juste d’éprouver. C’est ce qui permet de répondre à la question 11, dont la situation est décrite ci-après :

« Chaque année, le Téléthon recueille des dizaines de millions d’euros, ce qui en fait une des campagnes de dons les plus suivies et les plus médiatisées. En comparaison, la fondation de l’abbé Pierre reçoit bien peu d’offres de versements. Comment expliquer ce phénomène ?

Si l’on examine en détail le déroulement d’une soirée de Téléthon, on s’aperçoit que le clip pour la fondation de l’abbé Pierre arrive juste avant le Téléthon. On y voit des vagabonds en situation vivant le quotidien morne de la misère, dans des tons noir et blanc peu stimulants. Un tel message suscite peu d’appels de dons, mais il suscite un sentiment de culpabilité, parce qu’on n’a pas le réflexe de se jeter sur son téléphone pour donner. Or, ce sentiment de culpabilité peut susciter dans un second temps la générosité des téléspectateurs, et favoriser les dons en faveur du Téléthon.

Le sentiment de culpabilité engendre un comportement d’altruisme dans un délai de quelques secondes à quelques minutes. »

Le mécanisme engendré n’est autre que le désir d’éloignement de la tristesse : BOPS I-2-2-1 : « Nous nous efforçons de promouvoir l’avènement de tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Joie, mais nous nous efforçons d’éloigner ou de détruire tout ce qui s’y oppose, c’est-à-dire tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Tristesse » (Eth III, 28).

Ce qui fait tendre au rapprochement entre les individus, c’est l’imitation :

BOPS S-1 :

Le processus d’imitation – ou de mimétisme affectif – joue le rôle de conatus social, véritable effort d’universalité. Il est donné par Eth III, 27 :

« Si nous imaginons qu’une chose semblable à nous et à l’égard de laquelle nous n’éprouvons d’affects d’aucune sorte éprouve quelque affect, nous éprouvons par cela même un affect semblable. »

On voit que pour que ce processus soit enclenché, et ainsi qu’un rapprochement soit favorisé, il est nécessaire qu’il y ait, que soit créée une similitude, une ressemblance. La création de cette ressemblance est le biais qu’introduisent souvent les médias et, une fois ce biais mis en place, le mécanisme de l’association par ressemblance peut s’enclencher :

BOPS A-2 : Association par ressemblance (Transfert direct)

«Par cela seul que nous imaginons qu’une chose a quelque trait de ressemblance avec un objet affectant habituellement l’esprit de joie ou de tristesse, et bien que le trait par lequel cette chose ressemble à cet objet ne soit pas la cause efficiente de ces affects , nous aimerons cependant cette chose  ou nous l’aurons en haine » (Eth III, 16).

C’est ainsi que procèdent les émissions de télé-achats par exemple :

« Les émissions de télé-achat cherchent à créer ce lien faussement personnel entre le présentateur et son public : Sharron Lennon relève ainsi que les présentateurs de telles émissions développent des phrases et des types de conversation qui tendent à les faire paraître plus semblables à leur public, pour augmenter cette sensation de proximité qui peut favoriser l’achat impulsif. C’est ainsi que plus les gens regardent fréquemment ces émissions, plus ils en viennent à considérer le présentateur comme une bonne connaissance, et à acheter par sympathie.

Les techniques utilisées par les présentateurs pour développer ce lien de pseudo-amitié sont simples. Sur TF1 par exemple, le présentateur vous appellera souvent « mon ami ». Il dira que, dans l’émission comme chez vous, « c’est une vraie maison avec de vrais murs et un vrai jardin ». Il assurera que « nous aussi, dans l’émission, on aime bricoler ». Etc. Autant de moyens de créer l’illusion d’une ressemblance et d’une communauté de vécus et de valeurs.

Selon S. Lennon, ces efforts pour paraître ressemblant au consommateur contribuent à créer ce que l’on nomme un lien « parasocial ». »

Lorsque la ressemblance est imaginée par le téléspectateur, celui-ci aura tendance à éprouver de la joie à la vue de la joie simulée par le présentateur à l’idée de posséder tel ou tel objet (processus d’imitation), il éprouvera donc de l’amour pour cet objet (l’amour d’une chose étant la joie à l’idée de cette chose) et voudra donc se rapprocher de lui, c’est-à-dire se l’approprier, donc l’acheter, sans pour autant que cet objet lui soit d’aucune véritable utilité objective. Il s’agira donc d’un « achat impulsif ».

Ce développement répond à :

40 Pourquoi avez-vous envie de cet objet complètement inutile que vous avez vu dans une émission de télé-achat ?

Sur base des indications données dans notre classification et des deux exemples précédents, le lecteur pourra sans difficulté, pour chaque item, en utilisant la boîte à outils psychologiques de Spinoza (BOPS), donner la cause efficiente des comportements mentionnés dans ces items.

Et ce faisant, il éteindra la télévision et allumera son cerveau. Un peu de télévision en moins, mais que d’esprit en plus !

Jean-Pierre Vandeuren

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