La célèbre « lettre sur Dieu » d’Albert Einstein

En 1954, un an avant sa mort, Einstein, sur les insistances d’un ami commun, Luitzen Egbertus Jan Brouwer (1881 – 1966), un mathématicien et philosophe néerlandais, accepte de lire le troisième livre du philosophe juif allemand Eric Gutkind (1877 – 1965), Choose Life: The Biblical Call To Revolt

(en ligne :

http://www.deism.com/images/chooselifethebiblerevolt.pdf ou https://archive.org/stream/chooselifethebib012800mbp#page/n3/mode/2up).

Pour la petite histoire, cette lettre manuscrite fut vendue une première fois lors d’une vente publique en 2008, pour la somme de 404000 $ et, une seconde fois, en 2012, sur ebay, pour 3000100 $.

The Biblical Call to Revolt (L’Appel Biblique à la Révolte) est un livre qui entérine l’élection d’Israël et des juifs en tant que peuple élu par Dieu au sein de l’humanité entière. Gutkind y tente aussi de montrer que le judaïsme et la Bible hébraïque (Ancien Testament) sont en accord avec la science . Il y contredit les réalités de la science quand il y prétend qu’Abraham lui-même et les Juifs échappent à la causalité naturelle. Il écrit, par exemple,  à la page 61, que, par le fait qu’Abraham était prêt à tuer son fils unique comme le Dieu de la Bible le lui ordonnait, il était dès lors, ainsi que son peuple, « libéré de la causalité naturelle » et «détaché de la normalité des autres hommes ».

Einstein, à l’instar de Spinoza qu’il cite avec admiration, s’est élevé toute sa vie durant contre ce type de non-sens religieux et c’est sa propre révolte qu’il oppose à celle de Gutkind qui motive sa lettre …

Janvier 1954

Cher Mr Gutkind, pensée

Poussé par les suggestions répétées de Brouwer, j’ai bien lu votre livre et je vous remercie beaucoup de me l’avoir prêté. J’ai été frappé par ceci : nous avons beaucoup en commun dans notre approche factuelle de l’existence et de la communauté humaine. Notamment, votre idéal personnel selon laquelle les désirs égoïstes luttent pour la liberté et rendre la vie « belle et noble, avec une emphase sur l’élément purement humain ». C’est ceci qui nous unit dans une « attitude non-américaine ».

Enfin, sans la suggestion de Brouwer, je ne me serais jamais engagé intensément dans votre livre car il est écrit dans une langue qui m’est inaccessible. Le mot Dieu n’est pour moi rien d’autre que l’expression et le produit de la faiblesse humaine, la Bible est une collection de légendes honorables, mais toujours purement primitives et néanmoins assez puériles. Aucune interprétation, peu importe sa subtilité, ne pourra me faire changer d’avis. Pour moi, la religion juive, comme toutes les autres religions, est l’incarnation des superstitions les plus enfantines. Et le peuple juif, dont je suis très heureux de faire partie, et dont j’aime beaucoup la façon de penser, n’a pas de qualités particulières par rapport à un autre peuple. Aussi loin que remonte mon expérience, ils ne valent pas mieux que d’autres groupes humains, bien qu’ils soient protégés des pires cancers (la guerre) par un manque de pouvoir. Cela mis à part, je ne vois rien qui le définisse comme le peuple « élu ».

D’une manière générale, je trouve douloureuse l’idée que vous revendiquiez une position privilégiée et que vous la défendiez en dressant deux murs, emplis de fierté : un mur extérieur en tant qu’homme et un autre intérieur en tant que Juif. En tant qu’homme, vous affirmez, en quelque sorte, être dispensé d’une causalité généralement acceptée, et en tant que Juif vous revendiquez le privilège du monothéisme. Mais une causalité limitée n’est plus du tout une causalité, comme le merveilleux Spinoza l’a montré avec toute sa perspicacité. Et les interprétations animistes de la nature des religions ne peuvent pas, en principe, être annulées par ce privilège monothéiste. Avec de telles barrières, on ne peut atteindre qu’un certain auto-aveuglement, mais nos efforts moraux n’y gagnent rien. Bien au contraire.

Maintenant que j’ai assez ouvertement indiqué les différences entre nos convictions intellectuelles, il me semble assez clair que nous nous rapprochons sur des sujets essentiels, c’est-à-dire dans nos évaluations du comportement humain.

Ce qui nous sépare est ce que Freud appelle des « accessoires » intellectuels et la rationalisation. Par conséquent, je pense que nous nous comprendrions mieux si nous parlions de choses concrètes.

Je vous remercie bien cordialement et vous envoie mes meilleures salutations,

Bien à vous,

Einstein

 

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