Spinoza et le phénomène lexical de l’énantiosémie (1/5)

« Un rien c’est déjà quelque chose » (Raymond Devos)

Introduction

L’ « énantiosémie » (énantios = contraires + sémie = signification) est le phénomène lexical troublant des mots qui expriment deux significations opposées. Par exemple une location se dit à la fois selon que la location est donnée (par le propriétaire) ou prise (par le locataire). Ce phénomène est un exemple extrême de l’ambiguïté que recèle le langage et il nécessite une explication. Des linguistes, des philologues, des écrivains et des psychanalystes se sont penchés sur cette question et ont tenté d’y apporter une réponse. Le but de cet article est d’expliquer ce phénomène au moyen de la théorie spinoziste de l’esprit humain.

Pour ce faire, nous reviendrons sur les mots en général et nous montrerons que Spinoza peut être considéré comme un précurseur de Ferdinand de Saussure et donc de la linguistique moderne ; nous examinerons les phénomènes d’homonymie et de polysémie avant d’aborder celui qui nous occupe ici, l’énantiosémie ; nous établirons un bref historique de sa considération par divers auteurs, pour, enfin, proposer notre explication « spinoziste », une nouvelle définition du phénomène et un autre néologisme pour le désigner.

Les mots

Il est patent que les mots sont une source de confusion. Spinoza s’en méfiait, comme il l’affirme dans les § 88 et 89 du TRE :

« 88. Ensuite, comme les mots sont une partie de l’imagination, c’est-à-dire que, selon qu’une certaine disposition du corps fait qu’ils se sont arrangés vaguement dans la mémoire, nous nous formons beaucoup d’idées chimériques, il ne faut pas douter que les mots, ainsi que l’imagination, puissent être cause de beaucoup de grossières erreurs, si nous ne nous tenons fort en garde contre eux.

  1. Joignez à cela qu’ils sont constitués arbitrairement et accommodés au goût du vulgaire, si bien que ce ne sont que des signes des choses telles qu’elles sont dans l’imagination, et non pas telles qu’elles sont dans l’entendement ; vérité évidente si l’on considère que la plupart des choses qui sont seulement dans l’entendement ont reçu des noms négatifs, comme immatériel, infini, etc., et beaucoup d’autres idées qui, quoique réellement affirmatives, sont exprimées sous une forme négative, telle qu’incréé, indépendant, infini, immortel, et cela parce que nous imaginons beaucoup plus facilement les contraires de ces idées, et que ces contraires, se présentant les premiers aux premiers hommes, ont usurpé les noms affirmatifs. Il y a beaucoup de choses que nous affirmons et que nous nions parce que telle est la nature des mots, et non pas la nature des choses. Or, quand on ignore la nature des choses, rien de plus facile que de prendre le faux pour le vrai.»

Les mots et donc le langage, sont des signes et sont une partie de l’imagination, la connaissance du premier genre, qui est l’unique source de confusion. La méfiance de Spinoza envers eux est réaffirmée avec force dans L’Ethique (II, 59, Scolie) :

« En commençant mon premier point, j’avertis le lecteur de distinguer soigneusement entre une idée ou un concept de l’esprit et les images des choses, telles que les forme notre imagination. Il est nécessaire en outre de faire distinction entre les idées et les mots par lesquels nous exprimons les réalités. Car les images, les mots et les idées, voilà trois choses que plusieurs confondent totalement, ou qu’ils ne distinguent pas avec assez de soin ou du moins assez de précaution, et c’est pour cela qu’ils ont complètement ignoré cette théorie de la volonté, si nécessaire à connaître pourtant, soit pour la vérité de la spéculation, soit pour la sagesse de la pratique. Lorsqu’en effet on pense que les idées consistent en images formées dans notre esprit par la rencontre des objets corporels, toutes les idées de ces choses dont il est impossible de se représenter une image ne paraissent plus de véritables idées, mais de pures fictions, ouvrage de notre libre volonté. On ne considère ces idées que comme des figures muettes tracées sur un tableau, et la préoccupation produite par ce préjugé empêche de voir que toute idée, en tant qu’idée, enveloppe l’affirmation ou la négation.

De plus ceux qui confondent les mots avec l’idée, ou avec l’affirmation que l’idée enveloppe, croient qu’ils peuvent opposer leur volonté à leur pensée, quand ils n’opposent à leur pensée que des affirmations ou des négations purement verbales.

On se dépouillera aisément de ces préjugés si l’on fait attention à la nature de la pensée qui n’enveloppe nullement le concept de l’étendue ; et alors on comprendra clairement qu’une idée (en tant qu’elle est un mode de la pensée) ne consiste ni dans l’image d’une chose, ni dans des mots. Car ce qui constitue l’essence des mots et des images, ce sont des mouvements corporels, qui n’enveloppent nullement le concept de la pensée. »

Dans les termes de la linguistique moderne telle qu’inaugurée par Ferdinand de Saussure, on exprimera l’approche conceptuelle spinoziste du langage avec le concept de « signe linguistique », dont les deux faces complémentaires sont le « signifié » et le « signifiant ».

Signifiant et signifié ; Imagination et Mémoire : Spinoza précurseur de Ferdinand de Saussure

Voici les extraits principaux du Cours de Linguistique Générale où Ferdinand de Saussure introduit les notions de « signe linguistique », « signifiant » et « signifié » :

« Pour certaines personnes la langue, ramenée à son principe essentiel, est une nomenclature, c’est-à-dire une liste de termes correspondant à autant de choses. Cette conception est critiquable à bien des égards. Elle suppose des idées toutes faites préexistant aux mots : elle ne nous dit pas si le mot est de nature vocale ou psychique […] ; enfin elle laisse supposer que le lien qui unit un nom à une chose est une opération toute simple, ce qui est loin d’être vrai. Cependant cette vue simpliste peut nous approcher de la vérité, en nous montrant que l’unité linguistique est une chose double, faite du rapprochement de deux termes. […]

Le signe linguistique unit non une chose et un nom mais un concept et une image acoustique. Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens; elle est sensorielle, et s’il nous arrive de l’appeler « matérielle », c’est seulement dans ce sens et par opposition à l’autre terme de l’association, le concept, généralement plus abstrait. […]

Le signe linguistique est donc une entité psychique à deux faces, qui peut être représentée par la figure :

                               Concept

                  ↑    ——————–  ↓

                       Image acoustique

Ces deux éléments sont intimement liés et s’appellent l’un l’autre. […]

Cette définition pose une importante question de terminologie. Nous appelons signe la combinaison du concept et de l’image acoustique mais dans l’usage courant ce terme de signe désigne généralement l’image acoustique seule, par exemple un mot (arbor, etc.). On oublie que si arbor est appelé signe, ce n’est qu’en tant qu’il porte le concept « arbre », de telle sorte que l’idée de la partie sensorielle implique celle du total.

L’ambiguïté disparaîtrait si l’on désignait les trois notions ici en présence par des noms qui s’appellent les uns les autres, tout en s’opposant. Nous proposons de conserver le mot signe pour désigner le total, et de remplacer concept et image acoustique respectivement par signifié et signifiant ; ces derniers termes ont l’avantage de marquer l’opposition qui les sépare soit entre eux, soit du total dont ils font partie. Quant à signe, si nous nous en contentons, c’est que nous ne savons par quoi le remplacer, la langue usuelle n’en suggérant aucun autre.

Le signe linguistique ainsi défini possède deux caractères primordiaux. En les énonçant nous posons les principes mêmes de toute étude de cet ordre. »

Les notions exposées sont difficiles à saisir pour deux raisons : d’une part, de Saussure mélange des notions qui relèvent du corps (images acoustiques, sens) et celles qui relèvent de l’esprit (concept, entité psychique), sans insister sur leur séparation et, d’autre part, par l’absence d’explication concernant les processus d’engendrement du signifié et du signifiant et celui de leur liaison. Or, il nous semble qu’une lecture attentive de L’Ethique permet d’y déceler à la fois la présence sous-jacente des notions introduites par de Saussure et les processus générateurs qui manquent dans l’extrait précité, ce qui ferait de Spinoza un précurseur de la linguistique moderne…

Jean-Pierre Vandeuren

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