Spinoza et le phénomène lexical de l’énantiosémie (2/5)

Les deux premières notions spinozistes à rappeler sont celles d’image et d’imagination (voir notre article A propos de Eth II, 17, Scolie et de l’imagination) :

Toute rencontre de notre corps avec une chose extérieure l’affecte. Cette affectation de notre corps est l’image de cette chose.

Notre esprit automatiquement a une idée de cette affection corporelle, de cette image, il en est conscient. Nous appellerons imagination l’idée de l’image.

Et lorsque l’esprit humain a des idées qui sont des imaginations, c’est-à-dire des idées d’images, nous dirons qu’il imagine.

La notion suivante est celle de mémoire qui se trouve exposée en Eth II, 18, Scolie, que nous reproduisons dans son intégralité afin d’en utiliser aussi un exemple :

« Ceci nous fait comprendre clairement en quoi consiste la mémoire. Elle n’est autre chose, en effet, qu’un certain enchaînement d’idées qui expriment la nature des choses qui existent hors du corps humain, lequel enchaînement se produit dans l’esprit suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain. Je dis, premièrement, que la mémoire est l’enchaînement de cette sorte d’idées seulement qui enveloppent la nature des choses qui existent hors du corps humain, et non des idées qui expliquent la nature de ces mêmes choses ; car il ne s’agit ici (par la Propos. 16, partie 2) que des idées des affections du corps humain, lesquelles enveloppent la nature de ce corps et des corps extérieurs. Je dis, en second lieu, que cet enchaînement se produit suivant l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain, pour le distinguer de cet autre enchaînement des idées qui se produit suivant l’ordre de l’entendement, d’une manière identique pour tous les hommes, et par lequel nous percevons les choses dans leurs causes premières. Et de là nous pouvons concevoir avec clarté pourquoi l’esprit passe instantanément de la pensée d’une certaine chose à celle d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première : par exemple, un Romain, de la pensée du mot pomum, passe incontinent à celle d’un fruit qui ne ressemble nullement à ce son articulé et n’a avec lui aucune analogie, si ce n’est que le corps de cet homme a été souvent affecté de ces deux choses, le fruit et le son, c’est-à-dire que l’homme dont j’ai parlé a souvent entendu le mot pomum pendant qu’il voyait le fruit que ce mot désigne ; et c’est ainsi que chacun va d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a arrangé dans son corps les images des choses. Un soldat, par exemple, à l’aspect des traces qu’un cheval a laissées sur le sable, ira de la pensée du cheval à celle du cavalier, de celle-ci à la pensée de la guerre, etc. ; tandis qu’un laboureur ira de la pensée du cheval à celles de la charrue, des champs, etc. ; et chacun de nous de la sorte, suivant qu’il a l’habitude de joindre et d’enchaîner de telle façon les images des choses, aura telle ou telle suite de pensées. »

Nous pouvons à présent éclairer les notions saussuriennes de signifiant et signifié à partir des trois notions spinozistes que nous venons de rappeler. Pour la compréhension de la suite, nous ne considérerons que le seul signe linguistique qu’est le mot et nous illustrerons notre propos avec le mot « pomum » utilisé par Spinoza.

Le mot « pomum » est une image, une affection corporelle (auditive ou écrite) que le Romain évoqué par Spinoza a associé dans sa mémoire avec le fruit que ce mot désigne. Cette association y prend la forme d’une idée générique personnelle, donc d’une imagination (Personnelle car lorsque chacun d’entre nous entend le mot « pomme » (ou « pomum » pour un Romain), il imagine un fruit qui sera certainement tout différent du fruit imaginé par l’un quelconque de ses voisins, mais générique en ce sens qu’il y reconnaîtrait sans difficulté une pomme). Cette imagination générique imprimée en mémoire est le « signifié » saussurien. De Saussure parle à son propos de « représentation » de la chose (la pomme), ou du « concept » de la chose. Le mot de « re-présentation », dans un lexique spinoziste, est acceptable – puisque qu’une imagination est une re-présentation d’une chose à l’esprit (voir notre article sur l’imagination). Celui de « concept » l’est aussi car, pour Spinoza, l’idée est un concept et que l’imagination est une idée :

« Par idée, j’entends un concept de l’esprit, que l’esprit forme à titre de chose pensante.

Explication : Je dis concept plutôt que perception, parce que le nom de perception semble indiquer que l’esprit reçoit de l’objet une impression passive, et que concept, au contraire, paraît exprimer l’action de l’esprit. » (Eth II, Définition 3).

Lorsqu’à un moment spécifique notre Romain entend prononcer le mot « pomum », automatiquement, il se forme en lui une idée de cette affection corporelle auditive, de cette image auditive, il l’imagine, il en a une imagination. C’est celle-ci qui est le « signifiant » de de Saussure.

Ainsi, on voit que le signifiant (« l’empreinte psychique de l’image acoustique » dans les termes de de Saussure) et le signifié (« le concept »), sont tous deux des imaginations et sont spirituels. Dans ce contexte, on peut imaginer l’esprit humain subdivisé en deux parties, à l’instar de la représentation saussurienne

                           Signifié

↑    ——————–  ↓

Signifiant            ,

la partie supérieure étant la mémoire, et l’inférieure les imaginations présentes, les deux parties étant inséparables et leur union formant le « signe linguistique » qu’est le mot. Les deux flèches orientées en sens opposés indiquent un va-et-vient entre les deux notions. De Saussure explique, de façon assez hermétique, que « le signifiant évoque ou « signifie » le signifié et le signifié est « signifié » par le signifiant ». Il veut dire que dans l’esprit du Romain qui entend le mot « pomum » et qui a déjà en mémoire l’imagination associée à cette affection corporelle, l’audition présente du mot « pomum » évoque cette empreinte dans la mémoire. La condition de mémorisation n’a rien de surprenant, il suffit de penser, par exemple, au mot « Apfel » qui évoque le même fruit pour un Allemand, mais n’évoquera aucune imagination dans l’esprit d’un Romain unilingue. Spinoza énonce cette association en termes beaucoup plus clairs : « Ce que je veux surtout qu’on remarque ici avec une attention particulière, c’est que nous ne pouvons rien faire par la décision de l’âme qu’à l’aide de la mémoire. Par exemple, nous ne pouvons prononcer une parole qu’à condition de nous en souvenir. » (Eth II, 59, Scolie).

Certaines confusions enveloppées par les mots peuvent être mieux analysées et exprimées grâce aux notions de signe linguistique, de signifiant et de signifié.

Le but de cet article est d’examiner la nature de certains mots qui semblent exprimer la plus grande confusion possible : les énantiosèmes.

Mais commençons par deux autres types de mots, sources eux-aussi d’une grande confusion …

Jean-Pierre Vandeuren

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