Spinoza et le phénomène lexical de l’énantiosémie (5/5)

Explication spinoziste

On peut imaginer que si Spinoza avait eu connaissance du débat sur l’énantiosémie, il aurait dans un premier temps sauté au plafond et se serait offusqué de leur présence dans la langue sous prétexte, comme Benveniste, que ce serait « contradictoire ».

En effet, pour lui, « deux choses sont de nature contraire » lorsqu’ « elles ne peuvent se trouver dans le même sujet » et cela « dans la mesure où l’une peut détruire l’autre » (Eth III, 5). Si l’on applique cette proposition au cas où les choses sont des significations et le sujet un signifiant (un mot), les « énantiosèmes » ne peuvent tout simplement pas exister ! Il paraîtrait impossible à Spinoza que deux significations « contraires » puissent s’unir au sein d’un même mot.

Mais cela n’est peut-être qu’une question de confusion dans les … mots. Si des significations « opposées » subsistent réunies dans un même signifiant, c’est peut-être qu’il ne faut pas entendre le mot « opposé » au sens de « contraire », mais plutôt au sens de « symétrique », comme la position de choses face à face, et que les termes de « contraires » et d’ « antiosèmes » ne décrivent pas correctement cette réunion. Ainsi, le néologisme « synsémie » (du grec syn  = ensemble) conviendrait-il peut-être mieux pour décrire le phénomène ?

Nous proposons dès lors la définition suivante du phénomène étudié :

La « synsémie » consiste en ce qu’un mot rassemble deux sens entre lesquels les locuteurs reconnaissent une symétrie, soit au sein d’une union entre deux choses réellement distinctes exprimée par le mot, soit au sein d’une idée (imaginative) associée à l’affection corporelle provoquée par l’audition (ou la lecture) de ce mot qui ne porte que sur une seule chose.

Cette définition sera mieux saisie si nous l’illustrons au moyen d’exemples pour chacun des deux cas qui y sont mentionnés.

Union, accord, entre deux choses distinctes

C’est le cas, par exemple, des verbes « louer », « apprendre » et des substantifs « location », « hôte ».

Le verbe « louer » et le nom « location » possèdent deux significations symétriques au sein d’une entente entre deux personnes distinctes. Il apparaît dès lors naturel que le même mot traduise la symétrie de ces deux personnes au sein de cette entente : « Je vous donne ce bien en location ; j’accepte cette location ». Il en est de même pour le verbe « apprendre » : « Je vais vous apprendre le chinois ; je vais l’apprendre avec vous », et du nom « hôte » : « Soyez mon hôte (je vous accorde l’hospitalité) ; j’accepte, je serai votre hôte». Quoi de plus naturel dès lors que cette contraction des deux significations symétriques au sein d’un même signifiant ?

Symétrie au sein d’une idée d’une seule chose

L’interprétation est ici plus subtile car elle nécessite de localiser exactement l’idée qui comporte implicitement la symétrie.

Mais quoiqu’il en soit, le raisonnement sous-jacent est justifié par la proposition 18 de la deuxième partie de L’Ethique :

« Si, une fois, le corps humain fut affecté simultanément par deux ou plusieurs corps, dès que l’esprit imaginera par la suite l’un d’entre eux, il se souviendra aussitôt des autres. »

C’est le processus d’association par contingence des idées, qui donne lieu au même processus pour les affects (voir BOPS A-1 et sa démonstration – Eth III, 14). (Evidemment, ce processus s’appliquait aussi au cas précédent).

Ainsi si nous appliquons ce processus aux mots, lorsque ce mot évoque un symétrique (chaud – froid, grand – petit, etc.), à l’audition de celui-ci, l’esprit associera automatiquement à son idée celle de son inséparable symétrique.

Prenons le mot « pic » : « Montagne dont le sommet, vu à distance, semble former une pointe ». Au mot « pic » est associé une idée d’intensité maximale en hauteur (le point le plus élevé), à laquelle l’esprit associe automatiquement son symétrique, l’intensité maximale en profondeur (le point le plus bas), d’où on en arrive à une expression symétrique telle que  « le pic des bas prix », d’une distance évaluée du bas vers le haut, on associe symétriquement une distance évaluée du haut vers le bas.

De même avec le mot « profondeur ». On parle de « profondeur de la mer », expression dans laquelle, en plus d’une évaluation de distance du haut vers le bas, sourd une idée d’insondabilité. De là, on passe métaphoriquement à la « profondeur du ciel » qui comprend ipso facto une évaluation de distance du bas vers le haut, engendrant ainsi le caractère « synsémique » du mot.

On peut maintenant s’atteler à expliquer, grâce à la notion de « symétrie », le caractère « synsémique » (ou « contraires » ou « énantiosémique ») des mots qui le présentent. Parcourons-en quelques-uns ….

Commençons par ces termes que Spinoza nomment transcendentaux (Eth II, 40, Scolie 1) et qui renferment « le plus haut degré de confusion » :

« Toutefois, comme je ne voudrais rien omettre en ce livre qu’il fût nécessaire de savoir, je dirai en peu de mots quelle est l’origine de ces termes qu’on appelle transcendantaux, comme être, chose, quelque chose. Ces termes viennent de ce que le corps humain, à cause de sa nature limitée, n’est capable de former à la fois, d’une manière distincte, qu’un nombre déterminé d’images (j’ai expliqué ce que c’est qu’une image dans le Schol. de la Propos. 17, partie 2). De telle façon que si ce nombre est dépassé, les images commencent de se confondre ; et s’il est dépassé plus encore, ces images se mêlent les unes avec les autres dans une confusion universelle. Or, on sait parfaitement (par le Corollaire de la Propos. 17 et la Propos. 18, partie 2) que l’esprit humaine est capable d’imaginer à la fois d’une manière distincte un nombre de corps d’autant plus grand qu’il se peut former dans le corps humain plus d’images. Ainsi, dès que les images sont livrées dans le corps à une entière confusion, l’esprit n’imagine plus les corps que d’une manière confuse et sans aucune distinction, et les comprend toutes comme dans un seul attribut, l’attribut être ou chose, etc. Ces notions, du reste, peuvent être aussi expliquées par les divers degrés de force que reçoivent les images, et encore par d’autres causes analogues qu’il n’est pas besoin d’expliquer ici, puisqu’il suffit pour le but que nous poursuivons d’en considérer une seule, et que toutes reviennent à ceci, savoir, que les termes dont nous parlons ne désignent rien autre chose que les idées à leur plus haut degré de confusion. »

« Personne » et « rien » induisent tous deux les idées symétriques de présence et absence qui s’appelle alors l’une l’autre au sein du même mot : il n’est venu personne // il est venu une personne ; il ne lui reste rien // un rien l’habille.

« Quelqu’un » et « quelque chose » renferment chacun une idée d’indéfini qui appelle automatiquement l’idée symétrique de remarquabilité, de mise en évidence : Quelqu’un dans la classe a levé le doigt // C’est quelqu’un ! ; Tu n’aurais pas quelque chose à manger ? // Ces festivités du Nouvel An chez Pierre, c’était quelque chose !

Continuons avec quelques verbes …

« Chasser » : l’idée première est celle de fuite qui peut être accompagnée du désir de stopper cette fuite et de ramener à soi (Chasser un gibier) ou du désir (symétrique) de laisser la fuite se poursuivre, d’éloigner de soi (Chasser un cauchemar).

« Remercier » : ce mot contient l’idée d’une gratitude envers un service rendu que l’on peut désirer se voir réitérer (Remercier pour un cadeau ; remercier le ciel pour une rencontre bénéfique) ou, symétriquement, arrêter (Remercier un employé).

« Courir » (ainsi que la plupart des verbes de déplacement, comme « partir », « monter », « descendre », etc.) : l’idée sous-jacente est celle d’un déplacement que l’on suit d’un mouvement des yeux. Ce sont nos sens, en particulier ici notre vue, qui induisent cette idée de déplacement pour nous. Mais d’un point de vue objectif, extérieur à nous, il peut y avoir un vrai mouvement (L’eau court le long du mur ; le bus part (est en train de partir) ; les coureurs arrivent ; Je descends à la cave ; …) ou un état statique (Le tuyau court le long du mur ; ce tuyau part de ce mur ; l’endroit où ils arrivent (l’arrivée) ; ses cheveux descendent le long de son dos ; …).

Cet exercice de dévoilement d’idées symétriques contenues dans certains mots peut se poursuivre à présent sans difficulté particulière. Le lecteur actif pourra l’appliquer aux divers « synsèmes » qu’il pourrait relever (« écran », « réception », « regretter », « tirer », « lever », « pitoyable », « terrible », etc.) et, grâce à cette explication, « chasser » l’admiration (au sens spinoziste) qui aurait pu frapper son esprit à la rencontre de ce phénomène.

Enfin, dans la confrontation entre les deux types d’explication qui ont été avancées pour expliquer l’ « énantiosémie », notre approche « spinoziste » nous permet de trancher nettement en faveur de l’inséparabilité des « opposés », au sens de « symétriques ».

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Spinoza et le phénomène lexical de l’énantiosémie (5/5)

  1. coudroy de lille dit :

    La signification des mots évolue souvent suivant un mécanisme de métonymie. C’est un des universaux du langage.

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