Le mensonge, du point de vue de L’Ethique (3/3)

De la nécessité du mensonge

La définition nominale du mensonge, celle du dictionnaire, est : « Affirmation contraire à la vérité faite dans l’intention de tromper. » C’est probablement celle que nous avons naturellement tous en tête lorsque nous parlons du mensonge. On y oppose le mensonge à la vérité. Mais ce faisant, nous comparons deux choses situées sur des plans différents, ou, pour utiliser le vocabulaire spinoziste, nous opposons une chose située dans l’Etendue (le mensonge est une parole, donc une affection corporelle) à une autre située dans la Pensée (la  vérité  est une idée, un concept. C’est aussi une idée qui qualifie une autre idée de « vraie » ou « non vraie » ou « fausse ». C’est donc un jugement). On se trouve donc dans la même situation de confusion que le critère de vérité-correspondance que nous avons analysé dans nos articles Spinoza et le constructivisme (1) à (5).

Pour rendre les choses comparables, il faudrait ramener les deux termes dans un même attribut, soit celui de l’Etendue, soit celui de la Pensée.

Dans l’Etendue, il semble naturel d’opposer le mensonge à la sincérité, ce qui met l’accent sur la tromperie. En effet, Le mot sincère vient du latin sine-cirus qui signifie « sans cire » : cet adjectif désignait à l’origine le bon, le pur miel, celui auquel le bon apiculteur n’a point mêlé de cire. Ensuite le terme s’est appliqué à l’apiculteur lui-même ; enfin à tout homme consciencieux, pur, et ne mentant pas.

Mais la pensée se trouve ainsi bloquée, elle tourne en rond entre la parole mensongère et celle non mensongère.

Dans l’attribut Pensée, au prix d’abandonner l’aspect tromperie, on peut redéfinir le mensonge en s’appuyant aussi sur une interprétation étymologique possible. Comme le signale Eric Fiat dans son article, le mot mensonge viendrait du latin « mens », qui veut dire esprit, et de « songe », rêve. Le mensonge comme songe de l’esprit. Contrairement à Eric Fiat, nous avons tendance à penser que cette étymologie fait sens. En effet, par exemple, menteur et mentor semblent avoir la même origine lointaine, « celui qui pense, qui imagine », premier sens probable du verbe latin mentiri, qui, par litote, a fini par signifier « ne pas dire vrai ». Rappelons, à l’appui de cette interprétation que « mentor » est un nom commun issu du nom propre Mentor. Dans l’Odyssée, Mentor est l’ami d’Ulysse dont Athéna emprunte les traits pour accompagner et instruire Télémaque, le fils d’Ulysse.

Ainsi, le mensonge s’apparenterait simplement à l’Imagination en tant qu’obstacle à la vérité au sens spinoziste d’adéquation, particulièrement lorsque cette imagination délire et devient une conviction. Cette interprétation du mensonge comme songe de l’esprit nous le fait voir comme une nécessité attachée à la nature humaine, le dégage de toute connotation morale négative a priori et rejoint l’aphorisme nietzschéen qui affirme que « le pire ennemi de la vérité n’est pas le mensonge, mais la conviction », car « si, tandis qu’il imagine comme lui étant présentes des choses inexistantes, l’Esprit savait, en même temps, que ces choses en fait n’existaient pas, il attribuerait à bon droit cette puissance d’imaginer non pas à un vice de sa nature, mais à une vertu » (Eth II, 17, Scolie).

Jean-Pierre Vandeuren

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5 commentaires pour Le mensonge, du point de vue de L’Ethique (3/3)

  1. Cela me semble assez peu distinct à la fin : le mensonge ne serait que songe de l’imagination, une pensée se rapportant inadéquatement à la pensée même… Quelle différence avec l’erreur ou la fiction alors ?

    Dans les Pensées métaphysiques, il me semble que Spinoza était déjà assez clair : la vérité n’a pas à être confondue avec le réel ou encore avec l’étendue simplement parce qu’elle est une représentation fidèle du réel et non le réel lui-même. Il y a dans l’erreur une fausseté involontaire mais dans le mensonge, une volonté d’induire en erreur sans avoir pour autant à se fonder sur une connaissance vraie. Quant à la fiction, feindre qu’une chose existe alors qu’on n’en sait rien, elle peut admettre la conscience de cette ignorance de part et d’autre, comme dans le récit fictif.

    Pour qu’il y ait mensonge, il faut qu’il y ait volonté de voiler non la vérité mais ce que l’on tient pour vrai par une fiction dont l’interlocuteur ne connaît pas le caractère fictif. Mais alors on ne peut faire l’impasse d’un point de vue éthique sur la question de l’origine de cette volonté de tromper autrui, comme cela semble ici le cas.

    C’est pour cela que je proposais dans mon premier commentaire (sous la première partie de cet article) de considérer que la peur, que Spinoza évoque dans le scolie ici discuté, était effectivement à l’origine de tout mensonge, et donc comme une impuissance que l’homme qui veut cultiver la liberté s’efforce d’éviter autant que la haine ou la peur.

    • Jean-Pierre Lechantre dit :

      Bonjour Jean-Pierre Vandeuren

      Il est beaucoup question, dans votre article d’E IV 72.
      Précisons que cette proposition est l’avant-dernière d’un groupe de 7 propositions qui, à la fin de la partie IV, esquisse le portrait de l’homme libre, c’est-à-dire du modèle de la nature humaine dont parle Spinoza dans la Préface de cette partie.
      Dans la Préface, en effet, après avoir analysé les notions de perfection et d’imperfection, de bien et de mal, et montré qu’ils ne désignent rien de positif dans les choses, Spinoza écrit qu’il sera néanmoins utile de conserver ces vocables car il désire « former une idée de l’homme à titre de modèle (exemplar) de la nature humaine ».
      Il entendra par bien le moyen de nous rapprocher de ce modèle et par mal ce qui nous empêche de le reproduire.
      Ce modèle permettra au lecteur de s’orienter, il est du type descriptif ou indicatif et Pierre Macherey parle même d’une « vision utopique, qui donne, au conditionnel, la représentation de ce que serait idéalement pour l’homme une vie parfaite, c’est-à-dire une vie d’homme libre ». (Introduction … IV p. 23).
      Ce n’est pas un modèle prescriptif ou impératif. Spinoza ne dit pas que l’homme libre ne doit jamais agir trompeusement (E IV 72) ou qu’il ne doit pas penser à la mort (E IV 67). On n’est pas ici dans une morale du devoir, ce qui est tout à fait exclu dans une éthique qui nie le libre arbitre.
      Indiquons d’ailleurs, à cet égard, que, pas plus que n’importe quel homme, l’homme libre n’est en mesure de décider librement, au sens du libre choix, de mentir ou de ne pas mentir.
      Amicalement

      • Bonjour Jean-Pierre,
        Non, effectivement; l’homme libre au sens où il n’est déterminé à agir que par la puissance de raisonner ne peut pas choisir de mentir, pas plus qu’il ne pourrait choisir de se nuire à lui-même en cultivant la haine ou la bêtise. Sa liberté n’est pas dans l’indétermination du vouloir mais dans la fermeté et la générosité du vouloir. Et donc, si on parle bien d’un homme libre et non de celui qui est soumis à ses passions, il refuse nécessairement de mentir autant qu’il refuse ce qui l’affaiblit et l’abêtit (comme par exemple les excès de table, cf. IV, 45).

        Ainsi on n’est certes pas dans une morale du devoir comme chez Kant, où le devoir serait fondé sur une volonté du bien, indépendante de toute source affective, on reste dans le désir de la puissance, ce qui permet aussi de ne pas séparer comme Kant vertu et béatitude.

        Mais cela ne veut pas dire que le terme de devoir serait complètement exclu de la pensée de Spinoza. L’homme libre ne ment pas et ne pense pas à la mort, il n’a pas à lutter contre lui-même pour cela, c’est justement parce qu’il est libre qu’il ne ment ni ne cultive la négativité en général. Et s’il s’agit d’un modèle permettant de mesurer le chemin que nous avons à parcourir, il peut permettre aussi de reconnaître celui que nous avons déjà parcouru : si je vois par exemple que je n’ai plus peur du noir sans que cela ne m’empêche d’être plus prudent dans mes mouvements qu’en plein jour, ma volonté est alors déterminée par une connaissance plus adéquate de la réalité est ainsi plus libre que lorsque j’étais enfant. L’enfant s’empêche lui-même, par une ignorance dont il n’est bien sûr pas responsable, de faire certaines choses qui ne lui sont pas absolument impossibles.

        Or il n’est pas impossible non plus de dire la vérité à ceux qui ont le droit de la connaître même si cela me gêne ou encore de la taire face à ceux qui n’y ont pas droit mais non de chercher à ruser par des fictions qui feraient de la parole de l’homme libre un flatus voci. On a alors, comme l’avait vu Guyau, à l’inverse de Kant un « tu peux, donc du dois ». Car le devoir, cela peut aussi être ce dont je ressens la nécessité intérieure, un « je ne peux pas faire autrement ». Par exemple, une personne en blouse blanche me demande, comme dans l’expérience de Milgram, d’électrocuter violemment quelqu’un qui s’y refuse pour un motif quelconque. Si je n’ai qu’une vague conscience de ce qui est bien pour tous, je pourrai penser qu’après tout, il est préférable de se soumettre à celui qui semble bien placé pour savoir ce qui est bon. Si je suis très sensible, la pitié pourra m’empêcher de faire souffrir mon semblable ; je devrai, je ne pourrai pas faire autrement que vouloir refuser d’obéir. Toutefois je risque aussi être sensible aux symboles de l’autorité et serai pour le moins dans une fluctuation de l’âme des plus désagréables qu’en aucun cas je n’aurai souhaitée. Enfin si j’ai clairement conscience des raisons qui font que « le bien que l’homme libre désire pour lui-même, il le désire aussi pour les autres hommes », je n’aurai pas d’hésitation à refuser d’obéir, ma volonté sera ferme et déterminée et non indécise.

        Aussi, dire qu’il n’y a pas d’impératif ou de prescription, que ce soit pour l’homme libre ou l’homme ordinaire, même si plusieurs nuances seraient encore nécessaires, c’est nier la dimension éthique de l’Ethique !

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Si Spinoza esquisse le portrait de l’homme libre à la fin de la partie IV de l’Ethique, c’est dans la partie V qu’il décrit les moyens de réaliser ce modèle.
    La dernière proposition de cette partie V établit que c’est parce que nous jouissons de la béatitude que nous pouvons réprimer les passions mauvaises (libidines – que Pautrat traduit maintenant par « désirs capricieux »)
    Mais qu’est-ce que la béatitude, et, aussi, qu’est-ce que la liberté ?
    Rien d’autre que l’amour de Dieu, répond le scolie d’E V 36.
    Que fera l’homme libre dans une situation cornélienne telle que celle envisagée dans l’article ?
    Se taira-t-il ou parlera-t-il ? Et s’il parle, que dira-t-il ?
    C’est imprévisible : l’homme qui vit dans la béatitude n’obéit à aucun impératif général et abstrait, et toute situation est particulière et concrète. Vivant dans l’amour de Dieu, il fera ce qu’il voudra (1).

    (1) Saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux ».

    • christianlars8 dit :

      Voilà ce qu’on peut appeler une jolie pirouette pour contourner le problème plutôt que le résoudre…

      Donc l’homme libre selon Spinoza, ce serait qui dit ce qui lui passe par la tête, sans se soucier de principes « généraux et abstraits » ?

      Mais déjà, s’il aime la vie, les hommes et lui-même, il ne dira pas n’importe quoi et donc, tant qu’il sera libre, on pourra prévoir qu’il cherchera à conserver ou à renforcer cet amour et évitera autant que possible tout ce qui pourrait créer de la tristesse et de la haine parmi les hommes, sans pour autant craindre de choquer en disant la vérité ni ignorer que les sentiments que les autres développeront ou pas ne sont pas en son pouvoir.

      Oui un homme libre est prévisible : il continuera d’agir selon la raison autant qu’il est en lui. Le passage à la science intuitive qui permet de percevoir l’unité du singulier et de l’infini, n’est nullement un saut dans l’irrationnel qui conduirait à devenir aussi imprévisible qu’un exalté. Au contraire, un homme est libre non en ce qu’il n’est déterminé par rien de précis, c’est-à-dire par ce qui arrive extérieurement et accidentellement, il est libre en ce qu’il obéit à la nécessité intérieure de son conatus bien compris. Ainsi, il est prévisible parce qu’il est fiable et responsable.

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