Être amoureux

« Moi je t’aimais, toi tu étais amoureux. C’est pas la même chose. »

(François Truffaut, La femme d’à côté)

« L’amour montre jusqu’où nous pouvons être malades dans les limites de la santé : l’état amoureux n’est pas une intoxication organique, mais métaphysique. »

(Cioran, Le crépuscule des pensées)

A notre connaissance, Spinoza est le seul penseur à avoir donné une définition génétique de l’amour : « La joie accompagnée de l’idée d’une chose extérieure ». Cette définition s’applique à toute forme d’amour : il suffit d’y remplacer le mot « chose » par celui de celle à laquelle on pense, café, chocolat, voiture, chien, chat, enfant, femme, homme, Dieu.  A l’instar de la formule mathématique, pour tout x, y = f(x), où l’on introduit le x pensé pour obtenir le y correspondant, l’amour est implacablement ramené à la joie que nous éprouvons, donc à notre individualité. La rencontre de la chose est filtrée à travers ce « f » individuel. On reste pantois d’admiration intellectuelle devant la puissance de la formule. Ebahi toujours, mais froid souvent. Car lorsque l’on se remémore l’ouragan dévastateur de certaines de nos amours particulières (pour tel homme ou telle femme), l’amour chaud et tendre pour nos enfants, l’amour fanatique de certains pour leur Dieu, on peine à intégrer ces puissances dans la formule spinoziste. Evidemment, on pourrait détailler et invoquer les différentes formes et intensités des joies éprouvées, mais cela ne transmettrait toujours pas la compréhension de ces puissances.

Il est sans doute possible de transmettre la force des sentiments à travers la beauté des mots et des phrases, c’est la tâche des poètes. Mais cela est-il accessible à la froide analyse intellectuelle ? Est-il vrai que « c’est en poésie seulement que le monde entier comprend un amoureux » (Mary Webb) ? S’il est certain que « parler d’amour n’a jamais suffi à être amoureux ou à s’aimer » (André Comte-Sponville), inversement, nous pensons que l’expérience amoureuse peut se formuler analytiquement. Si nous accordons un peu de crédit à l’affirmation d’Hyppolite Taine selon laquelle il y aurait « quatre sortes de personnes dans le monde : les amoureux, les ambitieux, les observateurs et les imbéciles, les plus heureux étant les imbéciles », les observateurs qui furent amoureux doivent être capables de transmettre la compréhension de cet état aux autres catégories (sauf aux imbéciles qui n’éprouvent pas la nécessité de cette analyse, leur bonheur les en immunisant).

La définition spinoziste de l’amour conceptualise un affect isolé, une idée que l’Esprit a, tandis que la puissance de cet affect fait appel à un état que l’Esprit connaît, à ce qu’il est, à tout le moins durant une période plus ou moins longue. Le suffixe « eux » signifie « plein de ». Être amoureux signifie donc être plein d’amour, l’Esprit est plein de l’idée de la chose aimée. C’est la quantité des occurrences de cette idée qui en fait la force. Elle occupe tout l’Esprit et en imprègne et empreigne toutes les autres idées. Être amoureux, c’est vivre l’envahissement de son Esprit par une idée, et donc de sa personne par une joie, une augmentation de puissance. Et quelle joie! « Amoureux : que de poésie dans ce mot ! Que de sentiments forts et puissants il exprime. Et comment ne pas se sentir ému quand on le prononce, soit qu’il parle d’un sentiment actuel, soit qu’il évoque le passé, soit qu’il ouvre l’avenir. » (Alfred Mousseau, Mirage). Joie suprême, béatitude, lorsque cette idée est celle, adéquate, de Dieu : « Ceci nous fait clairement comprendre en quoi consistent notre salut, notre béatitude, en d’autres termes notre liberté, savoir, dans un amour constant et éternel pour Dieu. » (Eth V, 36, Scolie).

Ainsi, ce qui permet la compréhension de la puissance d’un affect d’amour est la quantité d’occurrence d’une idée qui fait passer l’Esprit de l’avoir (avoir une idée) à l’être, à l’état (être envahi par cette idée au point de la devenir de plus en plus, être « plein de » cette idée).  Ce passage de l’avoir à l’état peut évidemment s’étendre à d’autres concepts que celui de l’amour pour comprendre la puissance des affects de tristesse, haineux, anxieux, …, comme « plein de » haine, d’anxiété, etc.

Jean-Pierre Vandeuren

 

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