Le troisième genre de connaissance exprimé simplement par Bergson

Un chapitre de l’ouvrage de Bergson La pensée et le mouvant traite de L’intuition philosophique, ce « point unique où tout (dans une œuvre philosophique) se ramasse » et « dont nous sentons qu’on pourrait se rapprocher de plus en plus quoiqu’il faille désespérer d’y atteindre ».

Au début, afin d’illustrer son propos, Bergson évoque la philosophie de Spinoza :

« Permettez-moi de choisir un exemple. Je fais appel à vos souvenirs professionnels : je vais, si vous le voulez bien, évoquer quelques-uns des miens. Professeur au Collège de France, je consacre un de mes deux cours, tous les ans, à l’histoire de la philosophie. C’est ainsi que j’ai pu, pendant plusieurs années consécutives, pratiquer longuement sur Berkeley, puis sur Spinoza, l’expérience que je viens de décrire. Je laisserai de côté Spinoza ; il nous entraînerait trop loin. Et pourtant je ne connais rien de plus instructif que le contraste entre la forme et le fond d’un livre comme l’Éthique : d’un côté ces choses énormes qui s’appellent la Substance, l’Attribut et le Mode, et le formidable attirail des théorèmes avec l’enchevêtrement des définitions, corollaires et scolies, et cette complication de machinerie et cette puissance d’écrasement qui font que le débutant, en présence de l’Éthique, est frappé d’admiration et de terreur comme devant un cuirassé du type Dreadnought ; – de l’autre, quelque chose de subtil, de très léger et de presque aérien, qui fuit quand on s’en approche, mais qu’on ne peut regarder, même de loin, sans devenir incapable de s’attacher à quoi que ce soit du reste, même à ce qui passe pour capital, même à la distinction entre la Substance et l’Attribut, même à la dualité de la Pensée et de l’Étendue. C’est, derrière la lourde masse des concepts apparentés au cartésianisme et à l’aristotélisme, l’intuition qui fut celle de Spinoza, intuition qu’aucune formule, si simple soit-elle, ne sera assez simple pour exprimer. Disons, pour nous contenter d’une approximation, que c’est le sentiment d’une coïncidence entre l’acte par lequel notre esprit connaît parfaitement la vérité et l’opération par laquelle Dieu l’engendre, l’idée que la « conversion » des Alexandrins, quand elle devient complète, ne fait plus qu’un avec leur « procession », et que lorsque l’homme, sorti de la divinité, arrive à rentrer en elle, il n’aperçoit plus qu’un mouvement unique là où il avait vu d’abord les deux mouvements inverses d’aller et de retour, – l’expérience morale se chargeant ici de résoudre une contradiction logique et de faire, par une brusque suppression du Temps, que le retour soit un aller. Plus nous remontons vers cette intuition originelle, mieux nous comprenons que, si Spinoza avait vécu avant Descartes, il aurait sans « doute écrit autre chose que ce qu’il a écrit, mais que, Spinoza vivant et écrivant, nous étions sûrs d’avoir le spinozisme tout de même. »

L’extrait mis en exergue en gras est une formule très simple et très concrète, sans aucun emprunt à l’appareil conceptuel, quoique pas tout-à-fait exacte (ce que reconnaît Bergson), de l’intuition de Spinoza, à la fois de l’intuition à la source de l’Ethique (ce que vise Bergson), mais aussi de l’Intuition, le troisième genre de connaissance spinoziste (mais sans doute y a-t-il coïncidence entre ces deux idées). En particulier,  la formulation « coïncidence entre l’acte par lequel notre esprit connaît parfaitement la vérité et l’opération par laquelle Dieu l’engendre » traduit assez bien le constructivisme non radical de la connaissance chez Spinoza (voir nos articles Spinoza et le constructivisme, particulièrement le quatrième de la série). L’aspect approximatif de la formule réside dans ses prémisses non explicitées : il faudrait y préciser que ce que Dieu engendre sont des choses particulières (l’Intuition est une connaissance de celles-ci) et la notion de vérité (on renvoie encore une fois à notre quatrième article de la série Spinoza et le constructivisme). Le sentiment de cette coïncidence évoque le critère de vérité spinoziste : la vérité est à elle-même son propre critère (même référence à l’article précité). Enfin, bien sûr, il aurait fallu donner l’idée adéquate de Dieu. Mais toutes ces précisions auraient engendré un exposé développé sur l’Ethique, ce qui aurait rappelé l’appareillage technique et nous aurait définitivement éloigné de ce « point unique où tout se ramasse » et dont l’expression proposée peut utilement et élégamment servir à introduire l’Ethique et la connaissance du troisième genre.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, Uncategorized, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s