Imagination, Mémoire, éléments de persuasion trompeurs et autres biais (1/7)

« La connaissance du premier genre [l’Imagination] est la cause unique de la fausseté … » (Eth II, 41)

Condensé

L’homme n’est pas rationnel. Son cerveau, résultats de milliers d’années d’évolution ne fonctionne pas spontanément par la raison, en réalisant des statistiques ou en suivant une démarche scientifique. Il réagit aux sollicitations externes ou internes d’abord en utilisant des mécanismes naturels, aussi nommés « heuristiques » (du grec « eurisko » : « je trouve »), qui lui ont servi de tous temps pour évaluer rapidement et sans fatigue son environnement. Kahneman regroupe ces mécanismes sous le vocable de « système 1 », tandis que les démarches scientifiques, qui requièrent beaucoup plus de temps et d’énergie, forment le « système 2 ». Par rapport à l’utilisation de celui-ci, celle du premier conduit souvent à des erreurs d’évaluation et de jugement. En termes spinoziste, le « système 1 » de Kahneman n’est rien d’autre que l’Imagination ou la mémoire, qui regroupe toutes les images, et son « système 2 », la Raison. Pour Spinoza, l’Imagination est la seule source de fausseté. Si elle commet des erreurs, c’est parce qu’elle procède d’idées confuses en idées confuses, à la façon d’un automate spirituel. L’objet des articles qui suivent est d’interpréter ce processus en termes des heuristiques susmentionnées, encore appelées, de façon plus évocatrice, « éléments de persuasion trompeurs » et, inversement, de fonder ceux-ci sur deux, et seulement deux, mécanismes naturels de l’Esprit humain.

Introduction

Pour Spinoza, la clef de libération humaine de la servitude vis-à-vis des passions est la connaissance vraie, soit celle acquise par la Raison ou l’Intuition puisque l’énoncé cité en exergue se poursuit par « mais la connaissance du second [la Raison] et du troisième genre [l’Intuition] est nécessairement vraie. »

De fait, dans le scolie de Eth V, 4, Spinoza affirme :

«Puisqu’il n’y a rien d’où ne résulte quelque effets (par la Propos. 36, part. 1), et puisque tout ce qui résulte d’une idée qui est adéquate dans notreEsprit est toujours compris d’une façon claire et distincte (par la Propos. 40, part. 2), il s’ensuit que chacun de nous a le pouvoir de se former de soi-même et de ses passions une connaissance claire et distincte, sinon d’une manière absolue, au moins d’une façon partielle, et par conséquent chacun peut diminuer dans son Esprit l’élément de la passivité. Tous les soins de l’homme doivent donc tendre vers ce but, savoir, la connaissance la plus claire et la plus distincte possible de chaque passion ; car il en résultera que l’Esprit sera déterminé à aller de la passion qui l’affecte à la pensée des objets qu’elle perçoit clairement et distinctement, et où elle trouve un parfait repos ; et par suite, la passion se trouvant séparée de la pensée d’une cause extérieure et jointe à des pensées vraies, l’amour, la haine, etc., disparaîtront aussitôt (par la Propos. 2, part. 5) ; et en outre les appétits, les désirs qui en sont la suite ordinaire ne pourront plus avoir d’excès (par la Propos. 62, part. 4). »

Ainsi, toute imagination est nécessairement dans l’erreur : « La fausseté des idées consiste dans la privation de connaissance qu’enveloppent les idées inadéquates, c’est-à-dire les idées mutilées et confuses » (Eth II, 35).

C’est qu’une imagination se trompe d’objet : croyant viser la chose extérieure, elle exprime bien plus la nature du corps humain (« Les idées que nous avons des corps extérieurs révèlent davantage la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs » (Eth II, 16, Corollaire 2).

Mais en fait, dans la relation sujet-objet, l’imagination, quoique nécessaire, n’est ni adéquate à son objet (son idéat), ni au sujet, à l’esprit qui la possède. Elle est donc une double source d’erreur (au sens de privation). Et pourtant, elle possède un noyau d’adéquation à la fois à l’objet et au sujet, noyau qu’il s’agit de mettre en évidence afin de sortir de l’erreur.

Dans le célèbre exemple du soleil que Spinoza utilise en Eth II, 34, Scolie (« Quand nous regardons le soleil, nous l’imaginons distant d’environ deux cents pieds »), exemple d’imagination non affective, deux connaissances scientifiques peuvent combler la privation de connaissance imaginative et donc rectifier l’erreur : du côté de l’objet, du soleil, une estimation de la véritable distance de ce dernier à la terre et, du côté du sujet, la constitution de notre système visuel. Notre imagination ne sera pas pour autant modifiée (nous imaginerons toujours le soleil à environ deux cents pieds, l’image de cette distance sera toujours présente à notre esprit), mais nous ne serons plus dans l’erreur : « L’esprit n’erre pas en tant qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est privé de l’idée qui exclurait l’existence de ces choses qu’il imagine comme lui étant présentes » (Eth II, 17, Scolie).

Notre façon naturelle de penser est l’Imagination, nous y baignons depuis notre naissance jusque notre mort. En fait, nous ne sommes pas du tout des êtres rationnels, l’irrationalité domine la plupart de nos comportements.  Pour comprendre les erreurs que l’Imagination nous fait commettre dans nos perceptions, nos raisonnements et nos jugements, il serait fort utile de connaître les mécanismes qui, du côté du sujet,  engendrent ces erreurs.

Ces mécanismes font l’objet d’études constantes depuis les travaux pionniers de Daniel Kahneman et Amos Tversky au début des années 1970. Leurs idées se sont étendues à d’autres domaines que la psychologie. En économie, elles conduisent à l’abandon du paradigme classique de l’agent rationnel et ont donné naissance à une nouvelle branche, l’économie comportementale. Pour ces travaux, Daniel Kahneman fut honoré du prix Nobel d’économie en 2002 (son collègue et ami, Amos Tversky, est décédé en 1996).

Nous avons déjà abordé ce sujet par trois fois auparavant : voir nos articles L’aversion aux pertes,  Spinoza et le Nobel d’économie 2013 (2) et Les médias aujourd’hui : industrialisation des affects passionnels et manipulation du public (1) à (6). Dans le premier nous avons déduit le mécanisme d’aversion aux pertes des propositions de l’Ethique.

Nous y revenons de façon plus systématique dans cet article.

Commençons par examiner la racine psychologique commune de tous ces mécanismes qui nous conduisent à l’erreur. Et c’est le fait que

On ne pense et agit qu’en fonction de nos désirs

Un affect passionnel, une passion, est constitué par  une affection corporelle (la vue ou l’audition de quelque chose par exemple) qui augmente ou diminue la puissance du corps, et, en même temps, par l’imagination de cette affection (voir BOPS A-1).

De façon plus moderne, mais moins précise, cette définition des affects est reprise par le psychologue George Mandler. Il définit l’émotion (les psychologues préfèrent ce terme à celui d’affect) comme étant un événement conscient créé par la combinaison d’évaluations cognitives (bon, mauvais, plaisant, déplaisant, nocif, désirable, etc.) et de l’activation physiologique. Ensemble ces composantes constituent l’expérience de l’émotion.

Joie, Tristesse et Désir sont les trois affects de base, à partir desquels on peut reconstituer tous les autres (voir BOPS premier paragraphe).

(BOPS I-2-1) : Joie et Tristesse sont reliées au Conatus, à la personnalité, aux désirs et aux actes par le cycle des passions de base :

            Chose extérieure affectante

                                 ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                         ↓                                                                           ↑                                                         Ingenium (= manière d’être affecté et d’affecter = personnalité)

En fait, tout affect peut être vu comme une telle partie de ce cycle, et tous nos actes, en particulier nos pensées, résultent de nos désirs.

A nouveau, ce point de vue est repris par Daniel Goleman, dans son très célèbre ouvrage L’intelligence émotionnelle : il désigne par émotion  « à la fois un sentiment et les pensées, les états psychologiques et biologiques particuliers, ainsi que la gamme de tendances à l’action qu’elle suscite ».

Et il ajoute (nous ne disons pas « précise ») : « la colère, la tristesse, la peur, l’anxiété, l’amour, la surprise, le dégoût et la honte sont des exemples d’émotions. Il existe plusieurs nuances et combinaisons d’émotions comme la jalousie, le doute, le courage, l’ennui, etc. »

Toutes les situations que nous vivons font intervenir nos désirs, sous une forme ou l’autre. Donc, elles sont des « situations de désir » et nos pensées vont être orientées par le désir vécu dans la situation considérée.

Prenons par exemple la démarche d’achat d’un objet, quel qu’il soit. Vous êtes au souk à Marrakech et vous tombez sur un tapis qui ornerait avantageusement le hall de votre demeure. Vous désirez l’acquérir. Ça tombe bien car le marchand désire le vendre. Il vous en donne le prix que vous jugez évidemment trop élevé, mais qui va rester ancré dans votre esprit tout le temps de vos négociations, car c’est par rapport à lui que tout va se dérouler. Or, il se peut que ce prix de départ soit excessivement élevé et, comme il vous sera impossible de descendre beaucoup trop en-dessous, il est fort probable que votre désir d’acquisition vous entraîne à débourser de trop. Votre désir vous aura empêché de sortir de la négociation et d’aller comparer les prix ailleurs. La fixation du prix de départ introduit dans votre esprit un biais nommé « biais d’ancrage ». Ce biais vous fait dévier d’une acquisition rationnelle, celle à prix plus bas. Il vous trompe donc  dans votre jugement. C’est l’un des …

Jean-Pierre Vandeuren

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