Imagination, Mémoire, éléments de persuasion trompeurs et autres biais (2/7)

Eléments de persuasion trompeurs

Ce terme fut employé par Geoffrey Dean et Ivan Kelly pour décrire toutes les illusions ou biais, cognitifs, perceptuels ou affectifs qui mènent à des croyances erronées. Les exemples abondent et le biais d’ancrage n’en est qu’un parmi de nombreux autres.

L’esprit est un « automate spirituel » (voir notre article éponyme). L’automate spirituel : c’est le fait que l’esprit, confronté à une idée, tire automatiquement de cette idée une suite. Véritable machine au sens où il n’est pas prévu de rapport de volonté, ni de désir, ni de jugement de l’Esprit à l’idée : il la suit (voire plus exactement, elle le pousse) mécaniquement. Et des idées confuses (les imaginations) ne peuvent suivre que de telles idées, et de même pour les idées adéquates (claires et précises) : « les idées inadéquates et confuses s’enchaînent avec la même nécessité que les idées adéquates, c’est-à-dire claires et distinctes. » (Eth II, 36).

Les idées inadéquates que l’Esprit forme le sont à cause d’éléments trompeurs, de biais naturels, des processus cognitifs normaux et très répandus.

Biaiser l’esprit, c’est le détourner, le « divertir », en y introduisant des confusions, soit des idées confuses elles-mêmes (qui serviront de prémisses aux futurs raisonnements), basées sur la production d’images, soit susciter la production de raisonnements erronés, aussi dénommés « sophismes ».

Techniquement, c’est la présence de ces biais, de ces processus naturels, qui explique la production d’idées inadéquates.

Les biais cognitifs (aussi appelés biais psychologiques) sont des formes de pensée qui dévient de la pensée logique ou rationnelle et qui ont tendance à être systématiquement utilisées dans diverses situations.

Ils constituent des façons rapides de porter des jugements ou de prendre des décisions qui sont moins laborieuses qu’un raisonnement analytique qui tiendrait compte de toutes les informations pertinentes.

Certains biais s’expliquent par les ressources cognitives limitées. Lorsque ces dernières (temps, informations, intérêt, capacités cognitives) sont insuffisantes pour réaliser l’analyse nécessaire à un jugement rationnel, des raccourcis cognitifs (appelés heuristiques) permettent de porter un jugement rapide. Ces jugements rapides peuvent s’avérer utiles ils mais sont aussi à la base de raisonnements erronés.

D’autres biais reflètent l’intervention de facteurs motivationnels, émotionnels ou moraux comme par exemple, le désir de maintenir une image de soi positive, ou un préjugé fortement enraciné.

Remarquons que ce concept fut introduit peu de temps avant Kahneman et Tversky, en 1967, par le psychologue Aaron Beck dans son approche cognitive des troubles psychologiques, sous la désignation de « distorsion cognitive », comme désignant des façons de traiter l’information qui résultent en erreurs de pensée prévisibles et qui ont souvent pour conséquence d’entretenir des pensées et des émotions négatives. Les distorsions cognitives contribuent ainsi aux troubles émotionnels tels que la dépression et l’anxiété ainsi qu’aux troubles de la personnalité.

Plus tard, dans l’évolution de la psychologie cognitive apparaîtra le concept apparenté de « schéma cognitif » qui désigne des connaissances élaborées à partir de l’expérience, soit une partie de ce que Spinoza englobe dans l’Imagination :

« Il résulte clairement de tout ce qui précède que nous tirons un grand nombre de perceptions et toutes nos notions universelles : 1° des choses particulières que les sens représentent à l’intelligence d’une manière confuse, tronquée et sans aucun ordre (voir le Corollaire de la Propos. 29, partie 2) ; et c’est pourquoi je nomme d’ordinaire les perceptions de cette espèce, connaissance fournie par l’expérience vague ; … » (Eth II, 40, Scolie 2)

En psychologie cognitive, les schémas cognitifs sont attribués à la constitution des croyances de base concernant des aspects importants de l’adaptation. Ils donneront naissance aux 18 schémas précoces d’inadaptation de Jeffrey Young.

Dans chacune de ces notions intervient l’idée d’un biais qui engendre une connaissance inadéquate, trompeuse. C’est pour cela que nous rassemblerons ces concepts sous le vocable de « biais cognitif » ou, plus généralement encore, « éléments de persuasion trompeurs ».

«De façon technique, on peut les décrire comme des « artéfacts statistiques et des erreurs inférentielles systématiques »» (Dean et Kelly).

Ces éléments de persuasion nous viennent d’adaptations très utiles. La capacité de dégager des relations de l’environnement immédiat, surtout des relations de cause à effet, s’est révélée fort avantageuse pour notre espèce. La possibilité de reconnaître comment les données soutiennent nos croyances et de faire partager ces croyances à d’autres membres du groupe également. Tirer des inférences rapidement peut faire la différence entre la vie et la mort. Avoir de l’espoir, réduire les tensions causées par des idées conflictuelles et dans certains cas, même, se tromper peuvent présenter des avantages. Malheureusement, toutes ces tendances positives peuvent finir par jouer des mauvais tours et mener à l’erreur si on ne les contrôle pas. Il y aurait même une relation inverse entre le degré d’intelligence (mesuré par les tests classiques de QI) et celui de la sensibilité aux éléments de persuasion: plus on est intelligent, plus il est facile de développer des croyances erronées. En effet, (1) les éléments trompeurs touchent tout le monde à des degrés divers; (2) plus on est intelligent, plus il est facile de tirer des liens causaux de son environnement; (3) plus on est intelligent, plus il est facile de rationaliser, c’est-à-dire d’écarter les preuves, mêmes solides, contraires à nos croyances; et (4) les gens intelligents peuvent se montrer arrogants et penser à tort que rien, ni autrui ni les faits ni eux-mêmes, ne peut les tromper. Bref, les gens dits intelligents ne sont peut-être pas les plus rationnels. Par contre, la plupart des biais cognitifs semblent en corrélation inverse du degré de sophistication cognitive, c’est-à-dire, en termes spinozistes, du degré de richesse  de l’imagination (voir notre article imagination riche et imagination vivace).

Dans nos articles Les médias aujourd’hui : industrialisation des affects passionnels et manipulation du public (1) à (6), nous avons montré comment les médias induisent justement en nous ces éléments trompeurs pour nous manipuler.

Leur connaissance et celles de leurs mécanismes est donc extrêmement utile, entre autres, pour déjouer et dénoncer toutes les sortes de manipulation.

Malheureusement leur étude complète est fastidieuse car leur liste est très fournie. Voici un aperçu des éléments de persuasion trompeurs les plus importants (comme énoncée ici : http://www.sceptiques.qc.ca/dictionnaire/hiddenpersuaders.html) :

  • Apophénie
  • Auto tromperie
  • Biais d’attribution
  • Biais de la tache aveugle
  • Biais de récence
  • Biais de sélection
  • Biais positif
  • Chausse-pied
  • Coïncidence
  • Conditionnement
  • Confabulation
  • Dissonance cognitive
  • Effet «Hans le malin»
  • Effet autocinétique
  • Effet Barnum
  • Effet d’ancrage
  • Effet de halo
  • Effet Forer
  • Effet idéomoteur
  • Effet placebo
  • Effet tiroir
  • Erreur a posteriori
  • Erreur affective
  • Erreur de disponibilité
  • Erreur de l’investissement irrécupérable
  • Erreur de représentation
  • Falsification rétrospective
  • Hypothèse ad hoc
  • Illusion des séries
  • Infalsifiabilité
  • Lecture à froid
  • Paralogisme du joueur
  • Paréidolie
  • Pensée magique
  • Pensée sélective
  • Perception hypersensorielle
  • Préjugé de confirmation
  • Prendre ses désirs pour des réalités
  • Raisonnement post hoc
  • Renforcement collectif
  • Sophisme de la solution parfaite
  • Sophisme de régression
  • Sophisme du pragmatique
  • Sophisme du tireur d’élite texan
  • Témoignages (preuve anecdotique)
  • Validation subjective

Il semblerait cependant que tous ces éléments trompeurs peuvent se ramener à deux causes primitives et ne diffèrent que par le type de situation vécue, un peu comme tous les affects se ramènent aux trois affects de base, le Désir, la Joie et la Tristesse, et ne diffèrent que par les situations et les objets visés.

Jean-Pierre Vandeuren

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