Imagination, Mémoire, éléments de persuasion trompeurs et autres biais (4/7)

La première cause : le mécanisme de complétion

Dans toute situation qui réclame une action de notre part en vus de satisfaire un de nos désirs, cette action se base sur des données partielles que nous devons compléter afin d’opter pour une décision. Dans le cas déjà mentionné du tapis que nous désirons acheter, nous connaissons le prix de départ, mais nous n’avons que peu d’informations sur le coût réel du tapis ni sur un prix de vente « raisonnable ». Si nous ne donnons pas les moyens d’investigation afin d’obtenir ces informations supplémentaires, nous ne pouvons que nous baser sur nos souvenirs pour les imaginer.  Par analogie, si nous voyons, ou croyons voir une tête de chien sortir d’un fourré, nous allons automatiquement faire appels à nos souvenirs pour imaginer le corps complet de cet animal. Or, nous venons de voir que la réalité des souvenirs, leur adéquation avec la réalité extérieure à notre Esprit, est problématique. Ce mécanisme de complétion risque donc de présenter de nombreuses lacunes par rapport à la réalité de la situation présente.

La seconde cause : la conservation positive de notre moi qui s’exprime au travers de nos désirs ; le biais de confirmation de notre Désir

En termes spinozistes, notre « moi », notre essence individuelle « actuelle » est notre Désir, qui s’exprime au travers de nos différents désirs particuliers. Nous avons vu que nos souvenirs sont des éléments constitutifs de notre identité, mais  nous savons aussi que nous devons garder de nous-mêmes une image stable et positive et, pour ce faire, rechercher en priorité ce qui la confirme de façon agréable (« Toute chose qu’on se représente comme conduisant à la joie, on fait effort pour qu’elle arrive ; si au contraire, elle doit être un obstacle à la joie et mener à la tristesse, on fait effort pour l’écarter ou la détruire. » (Eth III, 28)); c’est le parti pris de complaisance, que nous appellerons aussi biais de confirmation de notre Désir. Ce biais de confirmation  a pour fonction de rassurer l’individu dans la situation d’incertitude ; Confirmation vient du latin « confirmare » qui signifie affermir, assurer, certifier, garantir. Comme l’affirme si bien Bertrand Russel : « Ce que les hommes veulent en fait, ce n’est pas la connaissance, c’est la certitude. »

Notre Désir est un processus incessant de construction de notre  représentation de nous-même. L’Esprit humain doit en effet se servir d’éléments qui lui sont extérieurs pour se forger une image de lui-même, image qui elle-même n’est jamais définitive. Pour chacun d’entre nous, le concept de soi est en quelque sorte un édifice virtuel fragile, une illusion, puisque non basée sur une connaissance véritable de ce qui se passe à l’intérieur de nous – mais une illusion on ne peut plus nécessaire à tous les aspects de la vie. Les éléments qui lui servent de matériau sont principalement nos propres comportements, que nous observons dans les diverses situations et desquels nous tirons des inférences, des interprétations, des conclusions, comme nous le ferions en face d’une autre personne; nous nous servons aussi des perceptions que nous avons des opinions et considérations des autres à notre endroit dans diverses situations sociales. De ces éléments, l’Esprit fait une synthèse, qu’il accompagne d’une impression de cohérence interne et de consistance comportementale, impression qui ne correspond cependant pas toujours à la réalité des faits et qui forme, nous l’avons vu, notre mémoire. Ce processus peut être plus ou moins mobilisé, plus ou moins intense, selon les personnes et selon les circonstances, compte tenu par exemple de la familiarité ou de la nouveauté de la situation où chacun se trouve, mais le concept de soi fonctionne comme une théorie dont il faut sans cesse chercher à confirmer le tout ou les parties. C’est ce biais de confirmation de notre Désir que nous avons introduit plus haut et qui est l’autre ingrédient de base des différents éléments de persuasion trompeurs listés.

Ainsi, dans beaucoup de situations vécues, l’un de nos désirs rencontre des faits  et notre Esprit va vouloir compléter ces faits à l’aide de nos souvenirs et essayer de conforter ce désir. Nous pourrons alors classer les différents éléments trompeurs, les illusions ou biais, à l’œuvre en fonction de ces désirs et des circonstances.

Revue de quelques mécanismes trompeurs

L’apophénie : ou quand notre désir de comprendre tombe en admiration devant des coïncidences

Peu après l’assassinat du trente-cinquième président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, en 1963, une liste de coïncidences entre celui-ci et le seizième président, Abraham  Lincoln fut publiée. En voici une version plus tardive (source : Wikipédia) :

  1. Les noms Lincoln et Kennedy contiennent sept lettres.
  2. Lincoln fut élu au Congrès en 1846, Kennedy en 1946.
  3. Lincoln fut élu président en 1860, Kennedy en 1960.
  4. Tous les deux étaient impliqués dans la défense des droits civiques.

Lincoln défend l’abolition de l’esclavage et Kennedy défend l’émancipation des Noirs. L’aboutissement de cette lutte : le 13e amendement de la Constitution qui abolit l’esclavage est ratifié le 18 décembre 1865, huit mois après la mort de Lincoln, alors que le Civil Rights Actreconnaissant les droits civiques aux noirs est voté en juillet 1964, huit mois après la mort de Kennedy. Aucun des deux présidents n’a vu le résultat de sa lutte de son vivant, survenu dans un même délai après leur décès. Leur engagement dans ces causes reste très lié à la contrainte politique conjoncturelle.

  5. Leurs épouses perdirent un enfant alors que le couple présidentiel résidait à la Maison-       Blanche.

  6. Tous les deux furent assassinés un vendredi.

Lincoln fut assassiné un vendredi, mais mourut le lendemain, tandis que Kennedy succombe le jour même de son assassinat.

   7. Tous les deux furent assassinés par derrière d’une balle dans la tête

   8. Tous les deux furent assassinés en présence de leur épouse qui se tenait à côté d’eux.

   9. Les deux assassins venaient d’un État du sud.

   10. Les deux assassins furent abattus avant d’avoir été jugés.

   11. Les deux assassins, John Wilkes Booth et Lee Harvey Oswald, sont connus sous leurs           patronymes complets. Ceux-ci contiennent le même nombre de lettres : quinze.

  12. L’assassin de Lincoln (John Wilkes Booth) est né en 1839 et l’assassin de Kennedy               (Lee Harvey Oswald) est né en 1939.

  13. Booth tira sur Lincoln dans un théâtre puis se réfugia dans un entrepôt. Lee Harvey             Oswald tira depuis un entrepôt puis se réfugia dans une salle de cinéma (theater en              anglais).

   14. Le théâtre où mourut Lincoln s’appelait le « Ford’s Theater ». La voiture dans                        laquelle Kennedy fut assassiné était une Lincoln. La Lincoln de Kennedy était                        fabriquée par Ford,

   15. Le secrétaire de Lincoln s’appelait Kennedy et celle de Kennedy s’appelait Lincoln

  16. Les successeurs de Lincoln et Kennedy s’appelaient Andrew Johnson et Lyndon                     Johnson. Ils étaient tous deux des démocrates du Sud.

  17. Andrew Johnson est né en 1808, Lyndon Baines Johnson est né en 1908.

Lorsque l’Esprit rencontre autant de coïncidences, il tombe en admiration, au sens spinoziste (« L’Admiration est l’imagination d’un objet sur laquelle l’Esprit reste fixé, parce qu’aucune autre connexion ne relie cette imagination singulière aux autres imaginations. » (Eth III, Définitions des Affects 4)). Alors s’éveille son désir de comprendre, de relier ces coïncidences entre elles et les expliquer.

L’apophénie (du grec « apo » (mettre dehors, éloigner, repousser) et « phainein » (apparaître, d’où « phainomenon » (phénomène))) est une perception spontanée de rapport et de significations à partir de phénomènes sans aucune relation. Le terme a été inventé par Klaus Conrad en 1958.

Il est fort probable que la signification apparente de nombreuses expériences et phénomènes inhabituels soit due à l’apophénie. Par exemple les phénomènes de voix électronique, la numérologie, le Code de la Bible, la plupart des formes de divination, les prophéties de Nostradamus et nombre d’autres expériences et phénomènes paranormaux et surnaturels.

L’apophénie mène souvent à des affirmations plus que cocasses. Le neurologiste Peter Brugger en note avec amusement parmi celles des psychanalystes. L’un d’entre eux pensait avoir une confirmation de la théorie de l’envie du pénis parce que plus de femmes que d’hommes gardaient leur crayon après un test. Un autre a écrit neuf pages dans un journal prestigieux pour décrire les fissures de trottoir comme des vagins et les pieds comme des pénis, et le vieux proverbe qui recommande de ne pas marcher sur les fissures est en fait un avertissement d’éviter l’organe sexuel féminin.

Voici les causes de ce mécanisme trompeur.

La situation de désir est la suivante :

              Coïncidences

                        ↓

Désir  →→→→→→→→Admiration →désir de comprendre → recherche de rapports

La mémoire se souvient de l’établissement de rapport et de significations en tant que mode d’explication des phénomènes et l’Esprit cherche à compléter la reconnaissance de ces coïncidences par cette voie.

Le Désir cherche à confirmer sa puissance d’être et d’agir par cette recherche de compréhension.

Passons à un élément trompeur fortement apparenté à l’apophénie :

Jean-Pierre Vandeuren

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