Imagination, Mémoire, éléments de persuasion trompeurs et autres biais (7/7)

L’erreur fondamentale d’attribution : ou quand notre Désir interprète celui des autres sans tenir compte des circonstances

Frank William Abagnale est un faussaire américain rendu célèbre par le film de Steven Spielberg,  Attrape-moi si tu peux, basé sur sa biographie. A moins de 21 ans, il avait endossé huit identités différentes, volé 2.5 millions de dollars et s’était échappé deux fois de prison. Comment avait-il pu réaliser ces « exploits » ? Il avait compris que la plupart des gens commentent très souvent « l’erreur fondamentale d’attribution ».

Mentionnons quelques-uns de ses faits d’arme (source : Wikipédia) :

Abagnale fut tour à tour, entre autres, pilote de ligne, pédiatre et avocat.

La compagnie aérienne Pan American World Airways (Pan Am) estime qu’entre 16 et 18 ans, Frank Abagnale a volé sur une distance d’environ 1 000 000 kilomètres, sur près de 250 vols et à travers 26 pays, illégalement, en utilisant le « deadheading » : Abagnale endossait un costume de pilote de ligne et prétendait simplement devoir effectuer un prochain vol à partir de la destination vers laquelle allait l’avion. Il était ainsi logé gratuitement dans les hôtels : tout était mis sur le compte de la compagnie.

Pendant près d’un an, il endossa le rôle de pédiatre dans un hôpital de l’État américain de Géorgie, sous le pseudonyme de Frank Williams. Sur sa demande de logement, il écrivit sous l’intitulé « Ancienne activité » qu’il avait été médecin. Il craignait en effet que le propriétaire ne vérifie la véracité de ses propos auprès de Pan Am s’il affirmait avoir été pilote. Après s’être lié d’amitié avec un vrai médecin qui vivait avec lui, il devint le surveillant des internes en attendant que l’hôpital trouve une autre personne pour tenir ce rôle. Il ne trouva pas ce travail très difficile : en effet il n’était chargé d’aucun travail médical à ce poste.

Abagnale falsifia un diplôme de l’université de Harvard, passa l’examen du barreau et obtint un poste dans le cabinet du procureur général de l’État de Louisiane à l’âge de 19 ans. Il se faisait alors passer pour un copilote de Pan American World Airways.

Il dit à une hôtesse avec qui il avait brièvement été marié qu’il avait étudié le droit à Harvard, et elle le présenta à un ami avocat. Ce dernier dit à Abagnale que le barreau manquait d’avocats et lui offrit la possibilité de faire sa demande. Après avoir fait un faux diplôme de l’université de Harvard, il se prépara pour l’examen préalable. En dépit d’un double échec, il déclara avoir réussi l’examen du barreau légalement après 8 semaines de révisions, et au bout de la troisième tentative. Dans sa biographie, il dit que son travail consistait d’abord à apporter du café et des livres à son employeur.

Mais un véritable diplômé de Harvard l’accablait de questions à propos de sa titularisation. Naturellement, Abagnale ne pouvait répondre à des questions qui concernaient une université dans laquelle il n’était jamais allé. Il prit finalement la décision, au bout de huit mois, de préserver sa sécurité après avoir appris que l’homme soupçonneux se renseignait sur son passé.

Toutes les personnes confrontées à Abagnale, sauf la dernière mentionnée, lui attribuaient donc faussement les identités qu’il affirmait sur la simple base de son apparence et des papiers qu’il présentait ou des histoires qu’il racontait. Toutes disposaient réellement des conditions et des compétences pour exercer leurs métiers et les attribuaient immédiatement à la personne d’Abagnale sans se préoccuper de la situation (âge, vérifications des diplômes et des compétences, …). Elles commettaient « l’erreur fondamentale d’attribution » (ou « biais d’internalité ») qui consiste à sous-évaluer les causes externes (situations, évènements extérieurs, autrui) au profit des causes personnelles (dispositions personnelles, traits de personnalité, intentions, efforts) qui sont surestimées. Ce concept a été introduit en 1977 par Lee Ross, spécialiste de la psychologie sociale. Ainsi, en se focalisant sur le comportement d’Abagnale, sans tenir compte du contexte, ces personnes se méprirent sur ses intentions. En d’autres mots, elles accordèrent plus d’importance à l’émetteur du message, qui semblait être un pilote, un pédiatre ou un avocat, qu’au message lui-même, qu’ils acceptaient sans questionnement (« Je suis médecin. » « Où as-tu étudié ? Pratiqué ? »,  etc.)

La situation de désir est celle d’un désir de reconnaissance prolongeant une situation de similitude.

On connaît l’importance de la similitude dans les rapports sociaux :

« Du fait que nous imaginons qu’un objet semblable à nous et pour lequel nous n’éprouvons aucun affect, est quant à lui affecté d’un certain affect, nous sommes par-là même affectés d’un affect semblable. » (Eth III, 27)

C’est le processus d’imitation qui engendre le désir de reconnaissance par nos semblables, désir que Spinoza nomme « Ambition », et le mécanisme de projection de nos affects sur celui que l’on imagine semblable à nous.

          Affection par une similitude

                             ↓

Désir  →→→→→→→→Imitation →désir de reconnaissance → projection de notre désir sur celui reconnu comme semblable

Notre mémoire identifie une similitude avec notre interlocuteur, similitude qui agit comme un « ancrage » (par exemple, porter le même uniforme que nous, avoir un diplôme identique au nôtre, être engagé dans un même processus de négociation, etc.) et complète automatiquement cette première similitude par l’ensemble des autres similitudes (par exemple, bénéficier de certains avantages offerts par la compagnie).

Notre désir de reconnaissance confirme alors ces similitudes en projetant nos désirs sur l’interlocuteur : il serait content, tout comme moi, de voyager à bord de notre avion pour rejoindre son endroit de départ, donc satisfaisons-le, sans plus.

L’effet Forer (ou effet Barnum) : ou quand notre désir de nous connaître nous-même rencontre une description applicable à tout le monde

En 1949, le psychologue Bertram Forer fit passer un test de personnalité à chacun de ses étudiants. Il jeta les résultats à la poubelle et recopia le texte d’une analyse de personnalité qu’il trouva sous la rubrique « astrologie » d’un magazine.

Quelques jours plus tard, il remit à chacun de ses étudiants le compte rendu suivant :

« Vous avez besoin d’être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même. Vous avez certes des points faibles dans votre personnalité, mais vous savez généralement les compenser. Vous avez un potentiel considérable que vous n’avez pas tourné à votre avantage. A l’extérieur vous êtes discipliné et vous savez vous contrôler, mais à l’intérieur vous tendez à être préoccupé et pas très sûr de vous-même. Parfois vous vous demandez sérieusement si vous avez pris la bonne décision ou fait ce qu’il fallait. Vous préférez une certaine dose de changement et de variété, et devenez insatisfait si on vous entoure de restrictions et de limitations. Vous vous flattez d’être un esprit indépendant et vous n’acceptez l’opinion d’autrui que dûment démontrée. Vous pensez qu’il est maladroit de se révéler trop facilement aux autres. Par moment vous êtes très extraverti, bavard et sociable, tandis qu’à d’autres moments vous êtes introverti, circonspect, et réservé. Certaines de vos aspirations tendent à être assez irréalistes ».

Forer leur demanda de noter cette évaluation entre 0 et 5, afin de savoir à quel point ils trouvaient que le résultat du test reflétait bien leur personnalité. Bien entendu, les étudiants ignoraient que tout le monde avait eu le même compte-rendu.

Forer fut impressionné par les résultats. En effet, la moyenne de 4,2 révéla un accord très important !

Cette expérience a été répliquée de nombreuses fois, toujours avec autant de succès. Ainsi, Ulrich, Strachnick et Stainton (1963) constatèrent que sur 57 personnes, 53 avaient estimé que le bilan qui leur avait été remis constituait une excellente interprétation de leur personnalité. A ceci près que dans cette étude, les chercheurs remarquèrent un fait encore plus troublant : bien qu’après l’expérience, les sujets aient eu connaissance que l’attribution des profils était identique pour tous, certains persistèrent à croire en l’adéquation de la description générale avec leur propre personnalité. Un sujet déclara même : « Je crois que dans mon cas, cette interprétation s’adapte individuellement car il y a beaucoup trop de facettes qui me correspondent pour que cela puisse être une généralisation. »

On appelle « effet Forer »  cette tendance des gens à accepter une vague description de personnalité comme s’appliquant de manière précise à eux-mêmes sans se rendre compte que cette même description pourrait s’appliquer aussi bien à n’importe qui.

La situation de désir est celle du désir universel de connaissance de soi : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » (Devise inscrite au fronton du temple de Delphes consacré au culte d’Apollon).

La situation de désir est la suivante :

Description générale de personnalité

                             ↓

Désir  →→→→→→→→→désir de connaissance de soi → imagination d’adéquation avec la description proposée

Nous avons vu que nos souvenirs sont des éléments constitutifs de notre identité, mais  nous savons aussi que nous devons garder de nous-mêmes une image stable et positive et, pour ce faire, rechercher en priorité ce qui la confirme de façon agréable. Lisant une description générale de personnalité, qui comporte en général des traits de personnalité et leur contraire afin de donner l’illusion d’un exposé nuancé, notre mémoire y sélectionnera les traits positifs croyant s’y reconnaître et l’Esprit complètera automatiquement les vides avec ses propres images, convaincu de les   avoir  véritablement trouvées dans la description grâce à (à cause de ?) notre biais de confirmation.

Comme nous cherchons constamment à obtenir des informations sur nous-mêmes afin de nous construire ou de compléter la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, dès que des informations extérieures nous permettent d’assouvir ce besoin d’information, nous avons tendance à les accepter surtout si nous croyons aux méthodes qui les révèlent. Ainsi, même si les études scientifiques de certaines pratiques comme l’astrologie, la numérologie, la graphologie ou la chiromancie montrent qu’elles ne constituent en rien des outils valides pour déterminer la personnalité, l’effet Forer explique la satisfaction exprimée par la plupart des clients de ces pratiques.

Il a aussi été montré que l’effet Forer est davantage présent chez les personnes qui ont un grand besoin d’approbation et chez celles aux tendances autoritaires. Cela s’explique aisément. En effet le besoin d’approbation n’est autre que le désir de reconnaissance par les autres de notre personnalité. En conséquence les personnes qui ont un grand besoin d’approbation seront plus encline que les autres au désir de se découvrir dans des descriptions générales dont on a vu que nous avons une tendance naturelle à y privilégier les traits positifs qui seront évidemment approuvés par autrui. Les personnes à tendances autoritaires ne diffèrent des précédentes que par le fait que leur désir de reconnaissance, l’Ambition spinoziste, s’est mué en Ambition de domination (voir notre article Les cycles génétiques chez Spinoza (4)). Ils ont également un grand besoin d’approbation, mais de la supériorité imaginée de leur personnalité.

Conclusion

La multitude des études menées sur les éléments trompeurs ont conduit à la « découverte » de nombreux tels éléments. Mais cette abondance cache leurs liens. De nombreux effets trompeurs sont des cas particuliers d’autres. Ils n’en différent que par les situations de désir vécues et les objets auxquels ils se réfèrent, tout comme les diverses passions ne sont que des cas particuliers du Désir, de la Joie et de la Tristesse.

Nous espérons avoir pu montrer que les racines communes à tous les biais ne sont qu’au nombre de deux : la complétion que notre Esprit effectue automatiquement à partir des imaginations stockées dans notre mémoire et sa tendance naturelle à confirmer, sécuriser, nos désirs. Ces deux racines, appliquées aux situations de désir particulières, permettent à elles seules d’expliquer l’émergence des mécanismes naturels qui sont la source de la fausseté de nos imaginations.

Jean-Pierre Vandeuren

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