Démocratie, populisme et démagogie : un point de vue spinoziste (1/4)

En 1965, Isaiah Berlin comparait la recherche sur le populisme à une quête atteinte du « complexe de Cendrillon » : « Il existe une chaussure – le mot populisme – pour laquelle quelque part il existe un pied. Il y a toutes sortes de pieds auxquels elle convient, mais il ne faut pas être pris au piège par ces pieds qui s’adaptent plus ou moins bien. Le prince se balade toujours avec la chaussure et, quelque part, on peut en être sûr, il y a un pied qui attend, qui se nomme le pur populisme. »

Cette chaussure pourrait se trouver dans l’armoire du spinozisme …

Introduction : le cas « Donald Trump »

« Toutes les fois qu’un homme est dans des conditions d’intelligence telles que ses contemporains viennent à lui comme à un réservoir, comme à une source… Critiquez, analysez, blâmez, raillez, à votre aise, indignez-vous, déclarez chose trouble, mêlée et impure ce dont il a rempli tous ces vases, toutes ces têtes, n’importe, cet homme est grand. Vous pourrez avoir raison contre lui dans le détail ; à coup sûr il a raison contre vous dans l’ensemble. » (Victor Hugo)

La campagne électorale pour l’élection présidentielle aux Etats-Unis, la victoire de Donald Trump et son discours d’investiture ont relancé sur le devant de la scène politique et médiatique – pour autant qu’ils l’aient jamais quittée – les termes de démocratie, de démagogie et, surtout, de populisme : « Protectionnisme et populisme: le discours bref et indigent de Trump» ; « Investiture de Trump : le pape François met en garde contre le «populisme» en évoquant Hitler» ; «Les populistes européens se réclament de Donald Trump» ; « Trump et son discours d’investiture : populisme et omissions gênantes», … On pourrait poursuivre sur des pages et des pages cette énonciation de titres qui associent le nom du 45e président des Etats-Unis avec les termes « populisme » ou « populiste ».

Mais Donald Trump ne fait qu’imiter Ronald Reagan dont il se réclame d’ailleurs ouvertement. En effet, quand Ronald Reagan entama sa carrière politique en 1966, en se présentant au poste de gouverneur de Californie, l’un de ses slogans était « le citoyen-politicien ». Comme le résuma alors l’un de ses conseillers, l’idée était de dépeindre l’ancien acteur hollywoodien en « quelqu’un qui ne vient pas du système », « quelqu’un qui n’est pas un bureaucrate ». La tonalité populiste du reaganisme se confirma lors de la campagne présidentielle de 1980. Alors que, traditionnellement, le populisme américain avait longtemps été associé à la gauche anti-capitaliste, les managers de la campagne de Reagan décidèrent de présenter ce dernier comme « un « populiste conservateur » (c’est-à-dire quelqu’un qui fait montre de compassion pour le boulot des gens, pour les pauvres etc.) plutôt que comme un « conservateur traditionnel » (quelqu’un qui insiste sur des choses techniques comme l’équilibre budgétaire, sans parler de leur impact sur les gens). D’où le choix de concentrer la campagne présidentielle de 1980 sur la classe ouvrière blanche des états industriels ravagés par la crise économique des années 1970 (New York, la Pennsylvanie, l’Ohio, l’Illinois, le Michigan…). A un pays « épuisé » par les bouleversements des années soixante, le scandale du Watergate, la défaite au Vietnam, le chômage et l’inflation, Reagan promit de « reconstruire les fondations de l’Amérique », de « restaurer notre place dans le monde », de « redonner une nouvelle vie au rêve américain », bref de « refaire de l’Amérique une grande nation » (« make America great again »).

Si tout cela semble familier, c’est que c’est mot pour mot le slogan choisi aujourd’hui par Donald Trump : « Make America great again », comme il est écrit sur la casquette qu’il porte constamment et qui est devenue le symbole de sa campagne. La comparaison entre Reagan et Trump peut sembler excessive : Reagan avait au moins été pendant 8 ans gouverneur de Californie avant de se lancer à l’assaut de la Maison Blanche, alors que Trump, lui, est un complet néophyte en matière politique. Et pourtant, on retrouve chez les deux hommes le même ressort populiste. Trump a beau être un multimilliardaire, il semble bien suivre l’une des principales tactiques de la campagne de Reagan en 1980 : « Nous, les Républicains, nous devons montrer que nous ne sommes pas le parti des grandes entreprises et des gens qui vont au country club ».

Mais si l’on désire un exemple d’un néophyte en politique, taxé lui aussi de populiste, qui accéda à la présidence d’un pays dès la première élection à laquelle il  participa, il n’est que de se déplacer un peu dans le temps et dans l’espace : en 1990, Alberto Fujimori, sans expérience aucune,  a conquis la présidence du Pérou dès sa première tentative. Les raisons de ce succès, et de sa qualification de « populiste » sont proches de celles qui ont amené Trump au pouvoir : recherche de la proximité avec le « peuple », relations directes et personnalisées avec les citoyens, rejet du système politique traditionnel et des médiations institutionnelles, utilisation spécifique des moyens de communication, instrumentalisation de certaines catégories de la population, entre autres.

Mais ces trois exemples de personnalités politiques qualifiées de « populistes » ne sont que quelques avatars d’une longue série. Jetons un rapide coup d’œil sur le …

Jean-Pierre Vandeuren

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