L’idée de Dieu et les trois genres de connaissance (2/2)

La Raison.

 La Raison peut être décrite de façon théorique ou pratique. De façon théorique, elle nous permet de former des « notions universelles […] du fait que nous avons des notions communes et  idées adéquates des propriétés des choses » (Eth II, 40, Scolie 2). De ce point de vue, Dieu est le nom de la nature naturée et de la cause efficiente. C’est le Dieu des scientifiques et sa loi est la causalité efficiente. De façon pratique, la Raison apparaît comme la recherche de la convenance entre les choses et, plus spécifiquement, entre les hommes :

« C’est dans la seule mesure où les hommes vivent sous la conduite de la Raison qu’ils s’accordent toujours nécessairement par nature. » (Eth IV, 35)

« Il n’existe dans la nature aucune chose singulière qui soit plus utile à l’homme qu’un homme vivant sous la conduite de la Raison. » (Idem, corollaire 1)

Cet aspect pratique n’en reste pas moins une conséquence de la description théorique de la Raison. Ce qui relie ces deux aspects est la recherche de la convenance (entre les choses en général (notions communes) et entre les hommes en particulier). Ainsi, pour ce genre de connaissance, Dieu est le nom de la communauté et sa loi est la recherche de l’utile propre, c’est-à-dire l’augmentation de la puissance d’agir sous la conduite de la Raison, c’est-à-dire encore l’action de comprendre (Eth IV, 24 et 28). Quel meilleur néologisme que celui de « logothéisme » pour désigner la religion issue de la connaissance de Dieu par la Raison ?

On peut considérer l’effort de la politique pour s’autonomiser par rapport à la réflexion théologique chrétienne (voir plus haut) comme une lutte entre un ethikothéisme, le monothéisme chrétien, et le logothéisme issu des Lumières (Selon Kant, la devise des lumières est « sapere aude », « Ose savoir », formule déjà utilisée par Horace dans ses Epîtres). La fragilité de cette autonomie conquise provient de l’inefficacité relative de la Raison dans la lutte contre les affects passionnels : « Rien de ce qu’une idée fausse a de positif n’est supprimé par la présence du vrai en tant que vrai » (Eth IV, 1). En effet, les éthikothéismes sont par essence passionnels, puisqu’ils sont engendrés par l’Imagination, tandis que le logothéisme, engendré par la Raison, est, par essence aussi, basé sur le vrai en tant que vrai, et donc dépourvu, en principe, de toute « pollution » par  les passions. De plus il est aussi transmis par un discours (autre acception du terme « logos ») neutre vis-à-vis des affects passionnels. Il est donc mal équipé pour lutter en permanence contre les éthikothéismes. Il serait nécessaire de lui adjoindre un affect de joie. Ce sera le rôle de l’Intuition …

L’Intuition

Le troisième genre de connaissance, l’Intuition ou Science intuitive, « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence de Dieu » (Eth II, 40, Scolie 2). De ce point de vue, Dieu est le nom de la nature naturante et de la cause immanente (de lui-même et de toutes choses).

Et, de ce genre de connaissance « naît nécessairement l’Amour intellectuel de Dieu […] une Joie accompagnée de l’idée de Dieu comme cause, c’est-à-dire l’Amour de Dieu, non pas en tant que nous l’imaginons comme présent, mais en tant que nous comprenons que Dieu est éternel … » (Eth V, 32, Corollaire).

Mais, le plus étonnant (et le plus provoquant) suit de :

« Il suit de là que Dieu, en tant qu’il s’aime lui-même, aime les hommes et que, par suite, l’amour de Dieu envers les hommes et l’Amour de l’Esprit envers Dieu, sont une seule et même chose » (Eth V, 36, Corollaire).

Mais comme ce sont tous les modes du penser que sont les esprits humains qui « constituent ensemble l’entendement éternel et infini de Dieu » (Eth V, 40, Scolie), l’Amour de l’esprit envers Dieu est donc aussi l’amour de l’esprit envers les autres esprits, c’est-à-dire l’amour entre les hommes.

La loi issue de cette idée intuitive de Dieu est donc celle de l’amour entre les hommes ! Spinoza rejoint ici l’enseignement du Christ ! Jonction détonante mais nullement étonnante pour qui connaît l’admiration de Spinoza à l’égard de la personne morale du Christ qu’il ne considérait pas comme un prophète mais comme le plus grand des philosophes parvenu à une connaissance intuitive inaccessible à Spinoza  lui-même.

Quoiqu’il en soit de cette jonction, nous qualifierons cette religion « supérieure » issue de la connaissance intuitive de Dieu du néologisme « agapéthéisme », le terme grec ancien « agapé » désignant l’amour désintéressé, divin, universel, inconditionnel.

Conclusion

Nous aurions pu directement titrer cet article Les trois religions chez Spinoza, mais nous avons préféré arriver à cette distinction au moyen d’un problème politique contemporain que Spinoza avait déjà soulevé et tenté de résoudre il y a trois siècles et demi : l’immixtion du religieux dans le politique. Cette problématique conduit nécessairement à penser le phénomène religieux. Qu’est la religion ?

Mais au fait, qu’est-ce que penser? Pour Spinoza, penser c’est, pour l’esprit, s’identifier au mouvement du réel. Penser une réalité, c’est, par l’esprit, coïncider avec l’acte par lequel la nature engendre cette réalité, c’est reconstruire son essence par l’esprit. En pratique, c’est ne pas se contenter d’une définition nominale d’une chose, mais c’est la définir génétiquement.

Ainsi de la religion. Recourir au dictionnaire nous aurait appris deux aspects ou deux effets de la religion en référence aux deux étymologies possibles du terme : « relegere » (relire, revoir avec soin, rassembler) dans le sens de « considérer soigneusement les choses qui concernent le culte des dieux » ou « religare » (relier) pour désigner « le lien de piété qui unit les hommes à Dieu et les hommes entre eux dans le son culte ». De la première source (« relegere ») vient la première définition nominale de la religion : « Rapport de l’homme à l’ordre du divin ou d’une réalité supérieure, tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes de dogmes ou de croyances, de pratiques rituelles et morales ». De la seconde source (« religare ») découle une deuxième définition : « Ensemble des croyances relatives à un ordre surnaturel ou supranaturel, des règles de vie, éventuellement des pratiques rituelles, propre à une communauté ainsi déterminée et constituant une institution sociale plus ou moins fortement organisée ».

Pour Spinoza, les religions trouvent toutes leur origine dans l’idée que les hommes se font de la divinité, dans leur connaissance de Dieu. Dieu est l’Idée de toutes les idées, donc, en particulier des lois auxquelles les hommes doivent se soumettre. En définitive, pour les individus, comme pour les collectivités, Dieu n’est que le nom de cette soumission aux lois présentées comme « divines ». Cela justifie de désigner les religions sous le nouveau vocable de « nomothéismes ». Ces lois dépendent du genre de connaissance de Dieu, ce qui donne trois genres de nomothéismes, les trois religions chez Spinoza :

                                                          Nomothéismes

↙                                ↓                         ↘

Ethikothéismes                               Logothéisme                            Agapéthéisme

Lois morales issues de            Recherche de l’utile propre                    Amour

l’Imagination                                       Raison                                Science intuitive

Jean-Pierre Vandeuren

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