La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (6/9)

Le sujet

La notion de sujet, telle qu’on l’entend en philosophie, est classique et nous nous inspirerons de l’ouvrage éponyme d’Alain Renaut pour en exposer les éléments qui nous importent ici.

Aristote présente la question du « sujet » comme celle-là même de la philosophie quand elle se demande ce que nous voulons dire quand nous disons, à propos de n´importe quelle réalité, qu´elle « est ». Quand je dis de Socrate aussi bien que d´un instrument de musique qu´ils « sont » (c´est-à-dire qu´ils sont, chacun à sa manière, quelque chose et non pas rien), que signifie le fait d´« être » ? Non pas d´être ceci ou cela (philosophe pour Socrate, bien accordé pour l´instrument de musique), mais bien d´« être » : que signifie « être », pour quelque chose qui « est » ? De cette question, qu´Aristote désigne comme la question de l´être en tant qu´être, il estime qu´elle équivaut à la question de savoir ce qui « subsiste » inchangé, dans quelque chose en deçà de toutes les déterminations qui peuvent, accidentellement ou par incidence, venir s´ajouter à l´essence même de ce quelque chose.

En ce sens, la question de l´être en tant qu´être peut aussi être tenue pour recouvrant celle que la philosophie ultérieure, quand elle s´exprimera en latin, désignera comme la question de la substance. Or ce qui deviendra ainsi la question de la substance, Aristote explique qu´on ne saurait y répondre mieux qu´en déterminant ce qui, quand je considère quelque chose (Socrate, l´instrument de musique), m´apparaît comme constituer le « sujet » de toutes les attributions que je peux envisager à son propos. « Sujet » : le terme que l´on utilise ainsi s´énonçait en grec : hypokeimenon, et signifiait littéralement : le « sous-jacent » – ce qu´a donc traduit ensuite le latin subjectum, d´où vient notre « sujet ». Pourquoi, dans cette première acception spécifiquement philosophique de la notion de sujet, la question de la substance et celle du sujet se recouvrent-elles ? Aristote l´explique en soulignant que ce qui subsiste toujours en quelque chose et qui constitue, en ce sens, sa substance, c´est « ce dont le reste s´affirme et qui n´est lui-même jamais affirmé d´autre chose », bref : le sujet logique auquel, dans la proposition prédicative (A est B), on attribue chacun des prédicats par lesquels on en explicite les déterminations. Il n´est en effet guère difficile d´admettre que le rapport de la substance (ce qui subsiste toujours en quelque chose et qui fait, par exemple, que Socrate reste Socrate) aux propriétés qui, ne touchant pas à l´essence de ce dont il s´agit, constituent seulement des « accidents » possibles de la substance (Socrate peut être assis ou debout, dormant ou philosophant, jeune ou vieux, etc.), n´est pas autre que le rapport logique du sujet de l´attribution (S, dans la proposition S est P) aux prédicats qu´on peut en énoncer (quand je dis que S est x, y ou z). « L´accident, écrit Aristote, désigne toujours le prédicat d´un sujet » : en conséquence, ce qui est toujours sujet de la prédication, mais n´est jamais lui-même prédicat, cela correspond à la substance de ce quelque chose, au sens de ce qui est constitutif du fait que ce quelque chose « est ».

Sujet, dans une chose quelconque, est ce dont on affirme, par les énoncés de type prédicatif, les diverses propriétés et dont il faut poser la subs(is)stance pour comprendre que la chose puisse apparaître comme telle ou telle.

C´est encore cette question que pose Descartes à sa façon, dans la deuxième de ses Méditations métaphysiques (1641) quand, pour expliquer comment il faut « détacher l´esprit des sens » afin de saisir la vérité d´un objet, il prend l´exemple d´un morceau de cire. Ce que c´est que cette « cire », comme dit Descartes, c´est-à-dire sa « substance », c´est « ce qui reste » quand, « éloignant toutes les choses qui n´appartiennent point à la cire » (comme son odeur, sa couleur, la forme qu´elle peut avoir, qui toutes peuvent changer), je retiens seulement qu´elle est « quelque chose d´étendu, de flexible et de muable ». Une fois discerné ainsi dans la cire ce qu´elle est toujours (à savoir quelque chose qui occupe un certain espace et est susceptible de subir des changements), je peux bien lui attribuer telle ou telle propriété qu´elle présente parfois à mes sens : elles lui sont aussi inessentielles que sa barbe l´était à Socrate.

Nous venons d´observer comment, chez Descartes, cette notion de sujet-substance qu´avait forgée Aristote continue de nourrir l´interrogation philosophique. Il n´en demeure pas moins que, par comparaison avec l´importance que lui accordait Aristote, elle est loin de demeurer, chez Descartes, aussi centrale. À preuve la façon dont les Principes de la philosophie (1644) mettent en avant le fait qu´« il est plus aisé de connaître une substance qui pense et une substance étendue que la substance toute seule » : ainsi la question de la substance comme telle se trouve-t-elle éclipsée par l´interrogation sur l´âme et sur le corps, voire sur leurs relations. À preuve surtout la manière dont, dans la trajectoire des Méditations, c´est la question de savoir « qui suis-je ? » qui joue le rôle le plus décisif dans la tentative entreprise pour « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ». De fait, c´est à partir de la réponse fournie à cette question par le constat que « je ne suis, précisément parlant, qu´une chose qui pense » que va se reconstruire la première vérité (celle de l´existence de cette chose qui pense, le fameux « cogito ergo sum »), sur la base de laquelle s´édifieront toutes les autres, jusques et y compris l´existence de Dieu et celle du monde. Ce recentrement de l´interrogation philosophique autour de la question « qu´est-ce que l´homme ? » sera soulignée ultérieurement par Kant qui précisera qu´elle rassemble en elle toutes les questions de la philosophie : « S’agissant de la philosophie selon son sens cosmique (in sensu cosmico), on peut aussi l’appeler une science des maximes suprêmes de l’usage de notre raison, si l’on entend par maxime le principe interne du choix entre différentes fins. Car la philosophie en ce dernier sens est même la science du rapport de toute connaissance et de tout usage de la raison à la fin ultime de la raison humaine, fin à laquelle, en tant que suprême, toutes les autres fins sont subordonnées et dans laquelle elles doivent être toutes unifiées.

Le domaine de la philosophie en ce sens cosmopolite se ramène aux questions suivantes

  1. Que puis-je savoir ?
  2. Que dois-je faire ?
  3. Que m’est-il permis d’espérer ?
  4. Qu’est-ce que l’homme ?

A la première question répond la métaphysique, à la seconde la morale, à la troisième la religion, à la quatrième l’anthropologie. Mais au fond, on pourrait tout ramener à l’anthropologie, puisque les trois premières questions se rapportent à la dernière. »

Il s´est traduit par un singulier déplacement dans l´usage même du terme de sujet. Tout indique en effet que c´est au cours de la seconde moitié du 17e siècle que cet usage se modifie, et que le sujet désigne désormais ce que Descartes appelait la substance pensante : bref, le sujet humain, tel qu´il est capable de dire « Je » en parlant de lui-même, et d´être conscient de lui-même comme un « Moi ». Du point de vue de l´apparition même de ce nouvel emploi, il n´est pas impossible qu´il faille la situer en 1710, chez Leibniz, dans un écrit mineur publié en annexe de la Théodicée : contestant que la liberté réside dans l´expérience d´une volonté qui ne serait déterminée par aucun motif (et qui supposerait donc « une pure indifférence dans l´âme pour les actions qu´elle doit exercer »), Leibniz souligne que l´action naît toujours d´une « disposition d´agir ». Si certaines dispositions portant à telle ou telle action peuvent venir des objets (qui nous incitent à agir ainsi plutôt qu´autrement), « il y en a aussi qui viennent autrement, a subjecto ou de l´âme même ». A subjecto, à partir du sujet : le « sujet » dont il s´agit correspond cette fois, on le voit clairement à travers la référence à l´âme, non plus à une substance quelconque, mais à la substance pensante. Il s´agit donc de ce sujet dont la subjectivité réside notamment dans la capacité à être conscient de lui-même et du monde (conscience de soi et conscience d´objet).

Ce qui s´exprimait ainsi chez Leibniz témoignait de profonds déplacements dont tout indique en fait qu´ils s´annonçaient depuis Descartes et qui sont en réalité constitutifs de la modernité philosophique, le « sujet » n´y ayant plus désigné autre chose que ce qu´il y a de spécifiquement humain en l´homme. La philosophie moderne s´est en ce sens, pour l´essentiel, consacrée à tenter de cerner de quelle manière et jusqu´à quel point c´est à partir de l´homme lui-même et pour l´homme que les dimensions de la vérité et du sens entrent dans le monde. La subjectivité est le moteur de la pensée moderne.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s