La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (7/9)

Conséquences

L’humanisme est ainsi constitutif de la modernité. Il consistera à valoriser en l´homme la double capacité d´être conscient de lui-même (l’autoréflexion) et de fonder son propre destin (l’auto fondation). Ce sont ces deux dimensions qui ont défini l´idée classique de subjectivité conçue comme désignant l´aptitude, où se situerait l´humanité de l´homme, à être l´auteur conscient et responsable de ses pensées et de ses actes, bref : leur fondement, leur sub-jectum. Cette notion de responsabilité imprègne tout le droit moderne. Par ailleurs, Il est assez évident aussi que cet humanisme a débouché sur l’idéologie contemporaine des Droits de l’Homme.

La passion que l’homme éprouve pour l’égalité (voir Tocqueville cité plus haut) est aussi une conséquence directe de la subjectivité, puisque chaque sujet étant auto fondateur, il s’ensuit nécessairement que tous les individus doivent être égaux en droit et l’émergence politique de la démocratie en devient inéluctable. Par ailleurs, chacun étant capable de s’auto fonder, la porte est grande ouverte à la pénétration  de l’individualisme, du relativisme moral, de la libération généralisée des mœurs et du libéralisme économique.

Ajoutons à présent l’ingrédient du progrès exponentiel des technosciences et le sujet fondateur de ses visées sera à présent capable de réaliser la prédiction cartésienne de se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». On comprend dès lors aisément l’inéluctabilité des catastrophes écologiques contemporaines.

Autre ingrédient cartésien, relayé par les Lumières (« Sapere aude », « Ose te servir de ta raison ») : la raison triomphante. Mais celle-ci, guidée par le désir de domination mentionné ci-dessus, se fait formelle, spéculative, calculatrice et essentiellement utilitaire conduisant au « désenchantement du monde » constaté par Max Weber et déploré par Jean Giono : «Les spéculations purement intellectuelles dépouillent l’univers de son manteau sacré. Le monde portait les hommes quand il était revêtu de son inextricable forêt. Alors générateurs de sources et d’ombres, ses halliers encombraient les chemins; la paix et la joie marchaient à nos pas; l’esprit a fait du monde ce désert nu… Je voulais vous faire comprendre que les hommes ne peuvent pas se passer d’habitations magiques. » Ou encore par Christian Bobin : « Le savant casse les atomes comme un enfant éventre sa poupée pour voir ce qu’il y a dedans. Le poète est un enfant qui peint sa poupée avec un peigne d’or. Il y a la même différence entre la science et la poésie qu’entre un viol et un amour profond » ; « La poésie est une pensée échappée de l’enclos des raisonnements, une cavale de lumière qui saute pardessus la barrière du cerveau et file droit vers son maître invisible ».

La subjectivité comme moteur de la pensée moderne permet aussi de comprendre l’aliénation des travailleurs salariés au sein du capitalisme, qu’il soit industriel ou financier. En tant que travailleur privé de capital, le sujet est privé de l’objet indispensable à la production de ses objets de subsistance. Sans objet, ce sujet est « nu ». Il ne dispose alors que de sa force de travail qu’il est bien obligé de louer au capital et donc de s’aliéner à celui-ci.

La modernité en art, c’est l’auto fondation du sujet en tant qu’artiste. L’art n’est plus lié à une conception sociale comme il l’était au Moyen-Âge (l’art religieux, comme exaltation du christianisme) ou à la Renaissance (imitation de l’Antiquité où il était voué à l’imitation de la nature) ou, par après, au service des commandes bourgeoises. Alors que la philosophie pense par concepts, l’art est censé penser lui aussi, mais par affects et percepts (Deleuze et Guattari) et pour comprendre une œuvre d’art, il ne convient pas de juger d’une bonne imitation ou d’une parfaite soumission aux canons de l’époque, mais il faut comprendre (« prendre avec ») les sentiments et les perceptions de l’artiste et connaître la symbolique dont il use pour s’exprimer. En un sens moderne, on pourrait définir l’œuvre d’art comme le déploiement métaphorique d’un affect ou d’un percept au moyen d’un art (celui-ci entendu comme technique particulière, peinture, sculpture, écriture, …).

Jean-Pierre Vandeuren

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