La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (8/9)

La post modernité

L’échec au moins partiel de la modernité en tant que projet libérateur malgré de nombreuses réussites telles que l’extension des démocraties et des libertés individuelles, déçoit et sème le doute. L’école de Francfort (Horkheimer et Adorno entre autres) s’est même demandée si les valeurs cultivées par la philosophie des Lumières (celles d´une maîtrise de l´existence individuelle et collective de l´existence par une raison dissipant les ténèbres de l´ignorance et des préjugés) ne se sont pas finalement, au terme de leur trajectoire, retournées dans leur contraire : face au développement de la technocratie, a fortiori face au phénomène totalitaire, comment ne pas voir dans les valeurs de maîtrise et de transparence les germes de cette visée insensée d’une domination intégrale sur une société entièrement « éclairée » ? Bref, il ne faudrait pas seulement voir dans l’idée de sujet une illusion naïve. Cette illusion serait en fait complice des pires menaces que notre temps a fait peser sur l’humanité.

Par ailleurs, les découvertes de plus en plus nombreuses qui démentent la perspective d’un sujet transparent à lui-même et souverain auteur de tous ses actes (psychanalyse (Freud : « Le Moi n’est plus maître en sa demeure ») ; structuralisme (l’homme est une machine structurée), les neurosciences (matérialisme et déterminisme des mécanismes du cerveau), etc.) dévoilent l’absence de fondements ontologiques et anthropologiques solides aux philosophies du sujet qui se voient remises en question.

Le moteur de la modernité est donc secoué et commence à se gripper. Mais l’attaque n’est pas radicale, le rejet pas total.

L’univers intellectuel contemporain témoigne d’une attitude singulièrement ambiguë vis-à-vis d’un tel rejet.

D’une part, comment comprendre en effet la présence conjointe, dans cet univers, d’une condamnation de la subjectivité fondatrice comme racine lointaine de l’asservissement totalitaire ou technocratique et d´un recours maintenu par ailleurs, notamment pour dénoncer cet asservissement même, à une certaine idée de l’être humain comme celui auquel, dans un monde asservi, se trouvent refusés toute possibilité et tout droit d’être le fondement de ses propres pensées et de ses propres actes, bref : d’être un sujet et non point un objet, support chosifié d’une manipulation infinie ? Dit autrement : comment l’idée de sujet peut-elle à la fois apparaître comme un foyer potentiel d’illusions dangereuses et comme une valeur indépassable ?

D’autre part, d’un point de vue politique, comment dissocier les liens étroits entre l´idée de sujet et l’idée démocratique en tant qu’idéal d’une cité où les citoyens se donneraient à eux-mêmes les lois auxquelles ils se soumettent ? Comment penser cette auto législation ou, littéralement entendue, cette autonomie sans voir dans le citoyen un sujet dans les deux sens du terme – au sens où il se soumet à la puissance des lois, mais aussi, au sens où, dans un État démocratique, il est, en général par l´intermédiaire de représentants, l´auteur des lois ? En ce sens, l´exigence d’autonomie inhérente à une conception de l’humanité comme subjectivité semble difficilement pouvoir être isolée des présupposés ou, si l´on préfère, de l’infrastructure conceptuelle des idéaux démocratiques.

Enfin, comment penser l’expérience morale sans nous concevoir nous-mêmes comme responsables de nos actes ? Et si l´idée de responsabilité requiert un « je » capable de répondre devant autrui et devant sa propre conscience de ce qu´il fait, comment concevoir l’expérience morale, si ce n’est pas comme l’expérience d’un sujet ?

La pensée timide qui critique mollement la pensée moderne s’est nommée « postmoderne ». Dans son ouvrage La condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Jean-François Lyotard considère en particulier que la question du progrès scientifique est bouleversée par l’« incrédulité » envers les métarécits, c’est-à-dire des schémas narratifs totalisants et globaux qui visent à expliquer l’intégralité de l’histoire humaine, de l’expérience et de la connaissance. Confrontant le savoir scientifique au savoir narratif, il interroge ces catégories à l’aune des changements induits par l’informatisation de la société à l’ère post-industrielle. Les deux métarécits de la Modernité qui sont remis en cause sont d’un côté celui de l’émancipation du sujet rationnel, de l’autre celui, hégélien, de l’histoire de l’Esprit universel. Or, selon Lyotard, ces grands récits légitimaient le projet des sciences modernes ; après Auschwitz et l’informatisation de la société, ils auraient perdu toute crédibilité, le savoir devenant dès lors une simple « marchandise informationnelle». D’où sa définition : « En simplifiant à l’extrême, on tient pour « postmoderne » l’incrédulité à l’égard des métarécits».

Mais cette définition ne fait que reproduire le processus qui a donné naissance à la modernité elle-même puisque celle-ci est née de l’incrédulité envers les métarécits mythologiques. En usant d’une métaphore semblable à celle d’Auguste Comte, on peut regarder la période mythologique comme l’enfance de l’humanité. Les progrès scientifiques incitent cet enfant à utiliser la « raison » qui lui a permis de les accomplir pour interroger le métarécit biblique et lui demander d’en rendre raison (de fonder en raison ce qui y est raconté). L’humanité, par cette révolte fondatrice, entre en adolescence. Les interrogations qu’elle pose et que nous avons mentionnées ci-dessus, parce qu’elles restent sans réponse assurée, nous semblent indiquer seulement une révolte supplémentaire au sein de cette adolescence. La sortie de cette adolescence ne sera effective que lorsque des solutions fermes y seront apportées.

Ces questions sont pourtant récurrentes, elles portent sur les notions de liberté, de responsabilité et de raison et elles ont été déjà abordées par un contemporain de Descartes et résolues d’une autre manière que par celui-ci. Nous mentionnons évidemment Spinoza dont nous assistons d’ailleurs au retour en force de la pensée depuis le milieu du siècle précédent :

Jean-Pierre Vandeuren

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