La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (9/9)

Le retour en force du spinozisme

Rappelons que le pilier de la vision du monde est l’Idée des idées, celle dont toutes les idées vont découler, l’idée de Dieu, qui est aussi la réponse que l’époque apporte à la question : à qui ou à quoi est attribué le pouvoir, ou la puissance, de fondation du monde ?

On a vu que les réponses à cette question diffèrent en fonction du genre de connaissance utilisé, Imagination, Raison ou Intuition. Mais on doit aussi souligner que la démarche qui mène à la solution est la même pour les deux premiers genres et qu’elle diffère de celle du troisième genre.

Question de méthode

Imagination et Raison utilisent toutes deux la méthode inductive, elles partent du connaître pour remonter vers l’Être en usant de l’analogie. Pourquoi l’analogie ? Parce qu’elles cherchent ce qui est « caché » derrière le monde et l’analogie est alors la seule possibilité de dévoilement de ce qui est dissimulé. Ce faisant chacune va transposer ce qu’elle connaît de l’individu humain à l’Être.

Ainsi, comme nous l’avons vu, le premier genre de connaissance va anthropomorphiser l’être (ou les êtres) et le (les) voir comme un (des) recteur(s) tout puissant(s) qui crée(nt) le monde à la façon dont les hommes fabriquent les choses et dicte(nt) leurs lois comme les législateurs humains.

Dans le cas de la Raison, l’analogie est plus subtile. La Raison est la raison scientifique qui conduit à une connaissance adéquate des lois générales de la nature qui sont les lois de production de la réalité. Ainsi la Raison a pour objet les relations entre les modes finis de l’Etendue grâce auxquelles le sujet peut décider d’agir sur celle-ci. La Raison permet l’accession aux vérités scientifiques aussi bien qu’à la pratique de la technique qui, elle, autorise la domination de cette nature par l’homme qui en devient ainsi comme le souverain. L’erreur philosophique de Descartes consiste à étendre par analogie cette souveraineté prométhéenne à l’ensemble de toutes les vérités, faisant de lui le fondement de celles-ci.

Cette extension est inadéquate car la Raison ne s’applique qu’à l’intérieur de la « nature naturée », mais est incapable de saisir la « nature naturante », soit l’Être lui-même (voir notre article Deus sive Natura (Dieu, c’est-à-dire la Nature)). Seule la connaissance du troisième genre le peut.

C’est pourquoi Spinoza se donne d’emblée Dieu ou la totalité et adopte une démarche déductive allant du tout à la partie, de l’Être au connaître. L’individu humain n’y est qu’un mode, une partie du tout. Le « sujet » est détrôné de son pouvoir de fondation. Dieu (au sens de l’Ethique) est la puissance de fondation car tout est produit par lui (« Dieu est la cause immanente, et non transitive, de toutes choses. » (Eth I, 18)). Le raisonnement analogique, source des erreurs imaginative et cartésienne, est évacué au profit des déductions logiques qui permettent d’engendrer toutes les idées adéquates à partir de l’idée adéquate de de Dieu fournie par l’Intuition. Et cette assise ontologique permet de sortir la pensée des ambiguïtés énoncées dans la section précédentes.

Porte de sortie de la modernité

Chacun des questionnements tourne autour de la question de la liberté qui, chez le « sujet » est entendue comme « libre arbitre ». Ce qui a son principe dans le libre arbitre n’est pas déterminé à être ou à ne pas être ce qu’il est. Un acte procède du libre arbitre s’il met en jeu une initiative du sujet ne devant pas être conçue comme l’effet nécessaire de causes antécédentes, elles-mêmes effets nécessaires d’autres causes et ainsi à l’infini. Le libre arbitre suppose que l’auteur de l’acte s’institue cause première de celui-ci. Il commence avec lui une série de conséquences ayant son origine dans une faculté qu’on suppose être une possibilité humaine et qu’on définit comme le pouvoir de se déterminer à agir sans autre cause que la mise en œuvre de ce pouvoir ou de cette faculté.

Spinoza récuse cette conception de la liberté qu’il considère irrationnelle et illusoire. Il le fait en Eth. III, 2, Scolie, ainsi que dans une lettre à Schuller datant de 1674, dont voici des extraits :

« Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée. […]

Vous voyez donc que je ne situe pas la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir, Cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, et qu’elle n’est pas indifférente, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. C’est ainsi qu’un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s’il est irrité, mais fuir s’il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu’ensuite il aurait voulu taire. De même un dément, un bavard et de nombreux cas de ce genre croient agir par une libre décision de leur esprit, et non pas portés par une impulsion. Et comme ce préjugé est inné en tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas facilement. L’expérience nous apprend assez qu’il n’est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions, et que souvent, aux prises avec des passions contraires, ils voient le meilleur et font le pire : ils se croient libres cependant, et cela parce qu’ils n’ont pour un objet qu’une faible passion, à laquelle ils peuvent facilement s’opposer par le fréquent rappel du souvenir d’un autre objet. »

Dans la conception spinoziste, l’individu humain n’est pas un « sujet » totalement conscient de lui-même, muni d’une liberté au sens de libre arbitre mû par une volonté quasi illimitée. Il est un mode parmi les autres dont la supériorité ne lui provient que par sa complexité beaucoup plus élevée que celles des autres modes. Mais, à l’instar de ceux-ci, il est soumis de part en part à la détermination universelle et sa « volonté », en tant que faculté absolue de vouloir ou de ne pas vouloir, n’est qu’illusoire. Mais grâce à la puissance d’agir qui lui est transmise par celle de Dieu (son conatus), il participe à la production divine et se trouve être libre dans l’exacte mesure où il est la cause totale de ses actes, c’est-à-dire où ceux-ci peuvent se déduire de sa seule nature (La connaissance de ce qui nous détermine nous permet de moins subir, de ruser avec ces déterminismes et d’accomplir notre nécessité propre. La liberté ne s’oppose pas à la nécessité, elle s’oppose à la contrainte : libre, l’être agissant selon la nécessité de sa propre nature, contraint celui qui est déterminé à agir par une nécessité extérieure à la sienne.) Pour Spinoza, l’idée de sujet est bien une idée inadéquate, donc potentiellement nuisible et l’élever en valeur indépassable est une autre idée inadéquate.

En particulier, la notion spinoziste de liberté comme « libre nécessité », c’est-à-dire la nécessité comprise et agie en connaissance de cause, peut remplacer avantageusement celle de de liberté au sens cartésien de libre arbitre dans la conception idéale de la démocratie. En réalité les lois y sont des actions qui peuvent être « passives » ou « actives» au sens spinoziste de « non libres » ou « libres ». L’idée d’une démocratie entre citoyens pensés comme sujets est derechef une idée inadéquate.

Reste le problème de la responsabilité morale.

Spinoza le résout dans sa lettre à Oldenburg su 7 février 1676 dont voici l’extrait significatif :

« Mais, dites-vous, si les hommes pèchent par nécessité de nature, ils sont donc excusables ! Mais vous n’indiquez pas ce que vous voulez en conclure. Est-ce à dire que Dieu ne peut pas s’irriter contre eux, ou qu’ils sont dignes de la béatitude, c’est-à-dire de la connaissance et de l’amour de Dieu ? Si vous songez au premier point, je vous l’accorde entièrement, Dieu ne s’irrite pas, au contraire, tout arrive selon son sentiment. Mais je nie par ailleurs que tous les hommes soient des bienheureux. C’est évident, les hommes peuvent être excusables, et néanmoins privés de la béatitude et souffrir de bien des manières ! En effet, un cheval est excusable d’être un cheval et non un homme et pourtant, il est astreint à être un cheval et non un homme. Celui qui a la rage parce qu’il a été mordu par un chien doit bien sûr être excusé, mais on l’étrangle malgré tout à bon droit. Enfin, celui qui ne peut pas contrôler ses désirs ni les contraindre par la crainte de la loi, même s’il doit être excusé de sa faiblesse, ne peut pourtant pas jouir de la satisfaction de l’âme, et de la connaissance et de l’amour de Dieu : il meurt nécessairement ! Je pense qu’il n’est pas nécessaire de souligner ici que lorsque l’Écriture dit que Dieu s’irrite contre les pécheurs, ou qu’il est un juge qui connaît, évalue et juge les actions des hommes, elle parle de manière humaine et selon les opinions reçues par les hommes du commun, parce que son intention n’est pas d’enseigner la philosophie, ni de faire des hommes instruits , mais des hommes obéissants. »

Dans son livre Spinoza : union et désunion, Pascal Séverac explique : Spinoza affirme que si tout est déterminé, alors nous sommes déterminés à mettre hors d’état de nuire celui qui est déterminé à avoir un comportement nuisible : «Celui qui a la rage parce qu’il a été mordu par un chien doit bien sûr être excusé, mais on l’étrangle malgré tout à bon droit ». Socialement nous sommes déterminés, pour prévenir les comportements nuisibles, à produire un imaginaire de la responsabilité morale, entendu comme croyance au libre arbitre et souci des conséquences de nos actes, en cultivant collectivement certains affects de crainte qui contribuent à l’obéissance aux règles communes. La production d’un tel imaginaire, en ce qu’elle modère les affects les plus violents, est une propédeutique sociale à la vie rationnelle.

On le voit l’adoption de la philosophie spinoziste résout immédiatement toutes les apories de la modernité, rétablit les perversions que celle-ci a imprimées à son projet libérateur initial, permet d’en sortir heureusement et d’entrer dans la période « ontologique » de l’humanité …

Jean-Pierre Vandeuren

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