Spinoza et l’art (1/12)

« L’Ethique de Spinoza explique tout, sauf la possibilité pour un homme vivant dans le Temps de l’écrire. » (Alexandre Kojève)

 

Plan

Introduction

Tribulations historiques du mot « art »

Subdivision historique

Brève histoire des idées de sensible, de beau et d’art, de Platon à Heidegger

Confusion

Recours à Spinoza

Art et béatitude

Méthode d’analyse universelle des œuvres d’art

Applications

  1. Le poème 66 des Fleurs du Mal de Baudelaire : Les Chats
  2. Impressionnisme et expressionnisme en peinture
  3. Georges Simenon : des enquêtes sur des impressions en quête d’une expression

Introduction

Lorsque l’on se confronte à une œuvre qualifiée d’artistique viennent à l’esprit, de façon délibérée ou non, les éternelles questions : « est-ce « beau », « esthétique » ? » ;  « y suis-je « sensible » ? » ; « quel en le « sens » ? » ; « pourquoi la qualifie-t-on d’«art » ? » Ces questions s’appellent l’une l’autre et cette intrication renvoie à celle des diverses notions qui y sont évoquées : beauté, esthétique, sensibilité, artistique. En particulier, depuis la moitié du 18e siècle, l’Esthétique désigne la branche de la philosophie qui s’occupe de ces questions.

Lisons Carole Talon-Hugon (L’Esthétique, collection Que Sais-Je ?) :

« Le Dictionnaire historique et critique de la philosophie d’A. Lalande (1980) la [l’esthétique] définit comme la « science ayant pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il s’applique à la distinction du beau et du laid », mais le Vocabulaire de l’esthétique (1990) en fait « la philosophie et (la) science de l’art » ; plus consensuels, l’Historisches Wörterbuch der Philosophie (1971), l’Enciclopaedia Filosofica (1967) et l’Academic American Encyclopaedia (1993) la définissent comme la branche de la philosophie concernant les arts et la beauté. Si l’on considère les définitions qu’en ont données les philosophes eux-mêmes, on constate aussi des désaccords. Ainsi, Baumgarten la définit comme « science du mode sensible de la connaissance d’un objet » (Méditations, 1735), alors que Hegel en fait la « philosophie de l’art » (Cours d’esthétique, 1818-1830). À cette confusion s’ajoute le sens véhiculé par l’origine du mot : « esthétique » vient du mot grec aisthêsis qui désigne à la fois la faculté et l’acte de sentir (la sensation et la perception), et cette étymologie semble inviter l’esthétique à être l’étude des faits de sensibilité au sens large (les aisthêta) par opposition aux faits d’intelligence (les noêta). L’esthétique est-elle critique du goût, théorie du beau, science du sentir, philosophie de l’art ? De cette cacophonie de définitions ressortent néanmoins deux points. L’esthétique est réflexion sur un certain champ d’objets dominé par les termes de « beau », de « sensible » et « d’art ».

 Chacun de ces termes en renferme et en implique d’autres, et ces séries se recoupent en plusieurs points ; « beau » ouvre sur l’ensemble des propriétés esthétiques ; « sensible » renvoie à sentir, ressentir, imaginer, et aussi au goût, aux qualités sensibles, aux images, aux affects, etc. ; « art » ouvre sur création, imitation, génie, inspiration, valeurs artistiques, etc. »

Dans son œuvre, Spinoza ne parle jamais explicitement d’art et certainement pas d’esthétique, notion philosophique introduite en 1750 par Alexander Gottfried Baumgarten, soit 73 ans après la mort de Spinoza. Mais, comme l’affirme Alexandre Kojève dans la citation placée en exergue, l’Ethique expliquant tout, nous pourrions l’utiliser pour pénétrer le domaine de cette esthétique de façon génétique. Cette approche nous semble d’ailleurs originale dans l’histoire philosophique de cette discipline et permettrait d’éclairer les confusions mentionnées ci-dessus par Mme Talon-Hugon. Car, encore une fois, ces confusions résultent des définitions nominales des choses. Les mots sont des images, c’est-à-dire des affections corporelles, et comme telles sont intrinsèquement confus. Pour les clarifier il importe d’en donner des définitions génétiques afin qu’ils traduisent l’ordre réel des choses, l’ordre des leurs causes et de leurs effets.

Prenons le mot « art », puisque c’est de lui qu’il sera le plus abondamment question dans cet article et laissons-nous guider par Georges Gougenheim (Les Mots français dans l’histoire et dans la vie, 1969, tome II Picard, 1969, pp. 69‑73) dans sa présentation des

Tribulations historiques du mot « art »

Art vient du mot latin ars (accusatif artem) dont le sens propre, très général, «façon d’être», «façon d’agir», s’est diversifié en «habileté», «connaissance technique», «talent».

En ancien français, le mot n’a gardé du latin qu’un sens très vague, « de bon art, de mauvais art » qualifient des personnes de façon favorable ou défavorable. En même temps, sans qu’on voie pourquoi, le mot de féminin qu’il était en latin devient masculin. Bien qu’au 14e siècle le féminin ait été favorisé par la vogue du latinisme, c’est le genre masculin qui a triomphé.

Au 14e siècle toujours, sous l’influence des traducteurs, le mot reprend les sens qu’il avait en latin. Un sens domine : celui de «connaissance pratique», par opposition au savoir théorique. Les noms d’écoles d’ingé­nieurs, créées au 19e siècle, portent encore la marque de ce sens : l’Ecole centrale des Arts et Manu­factures, les Écoles d’Arts et Métiers.

Cependant, art développait aussi un sens esthétique. On se trouvait ainsi amené à distinguer les arts libéraux (ceux qui conviennent à l’homme libre) et les arts mécaniques (qui exigent surtout l’habileté manuelle). On forgea des expressions : beaux‑arts, arts d’agrément. Dans les anciennes universités, jusqu’à la fin du 18e siècle, on appelait Faculté des Arts, celle qui enseignait toutes les matières qui n’étaient pas enseignées dans les autres facultés (à savoir les Facultés de Théologie, de Droit, de Méde­cine). Elles sont à l’origine des actuelles Facultés des Lettres et Facultés des Sciences.

Au 19e siècle, le sens esthétique devient prédominant. Un homme qui pratique les arts a été désigné par deux mots : artiste et artisan qui ont eu chacun leur histoire.

Artiste existe dès le 14e siècle. C’est la francisation d’un dérivé artista, fait sur ars en latin du Moyen Age pour désigner les étudiants et les diplômés de la Faculté des Arts. Artiste s’est dit de beaucoup d’activités manuelles de techniques, de pratiques : on a dit, par exemple, artiste vétérinaire. Ce n’est qu’au 17e siècle qu’apparaît le sens esthétique, qui se développe surtout au 19e.

Artiste pouvait aussi être adjectif, de là l’adverbe artistement qu’on trouve chez La Bruyère, dans le fameux portrait de l’amateur de prunes : «Il cueille artistement cette prune exquise».

Mais au 19e siècle, on fait l’adjectif artistique, que Littré, en 1863, a du mal à admettre : il sou­tient qu’artistique ne pourrait signifier que «qui concerne les artistes», comme sophistique signifie «qui concerne les sophistes». Le vrai mot selon lui devrait être artiel. L’usage n’a pas ratifié cette opinion de Littré.

En fait, au 16e et encore au 17e siècle, le nom de celui qui pratique les arts est artisan. Le mot est un emprunt à l’italien artigiano. Il se rencontre pour la première fois chez Rabelais en 1546. Mon­taigne compte les peintres et les poètes parmi les artisans. La Fontaine appelle artisan le sculpteur qui fait une idole.

La distinction entre artiste et artisan commence à se faire au 18e siècle. Aujourd’hui, artisan n’est plus senti comme ayant des rapports avec art. L’artisan appartient à une classe sociale bien caracté­risée au point de vue fiscal : c’est une personne non salariée qui travaille pour le public, mais n’a qu’un très petit nombre d’ouvriers (menuisiers, plombiers, serruriers, etc.).

En latin, celui qui pratique un art s’appelait artifex. On connaît le cri de Néron succombant sous les coups des cavaliers lancés à sa poursuite : « « Qualis artifex pereo ! », littéralement : «Quel artiste je péris ! » c’est‑à‑dire : «Quel artiste périt en ma personne ! ».

D’artifex a été dérivé artificium, qui signifie «art», «métier», «connaissance». Ce mot a été emprunté au 16e siècle sous la forme artifice, avec le sens de «métier». A l’époque classique, il se stabilise au sens d’«habileté», soit honorable, soit entachée de ruse. On a donc un sens très favorable comme dans ce passage du Traité du sublime de Boileau : «Les images sont aussi d’un grand artifice pour donner du poids au discours». Et en même temps, le mot se trouve employé avec un sens aussi dépréciatif que possible. Ainsi dans la tragédie de Britannicus (acte II, scène 1) de Racine :

 « Britannicus pourrait l’accuser d’artifice. »

Souvent ce sens défavorable est souligné par un adjectif : indigne (dans Andromaque), grossier (dans Phèdre). On ne saurait dire aujourd’hui qu’artifice, ait un caractère dépréciatif très accusé. Il n’en est pas de même du dérivé artificieux, qui pourtant au 16e siècle avait un caractère laudatif sous la plume d’Ambroise Paré célébrant la «grande artificieuse et admirable industrie de la nature ».

Un autre adjectif dérivé d’artifice, artificiel, correspond au sens ancien de ce nom et s’oppose à naturel (par exemple des fleurs artificielles).

Reste un sens spécial d’artifice dans feu d’artifice. Il s’agit proprement de feux créés par l’habileté de l’homme. C’est à partir du 16e siècle que l’on appelle feux d’artifice (on a dit également artifices de feu et feux artificiels) des pièces enflammées servant autrefois à la guerre et aujourd’hui à l’amusement. L’artificier met en œuvre ces feux d’artifice. En outre, ce mot désigne dans l’armée des artilleurs spécia­lement instruits au démontage des projectiles.

Cette vaste famille de mots formée autour d’art s’est scindée en groupes de sens différent. Art est de plus en plus un mot de sens esthétique et artiste a suivi son sort. Artisan est nettement différencié d’ar­tiste.

Artifice non plus n’a plus guère de rapport avec art. De ses deux adjectifs, artificiel est sans rapport avec artifice et est seulement le contraire de naturel ; artificieux correspond à artifice, mais en accentuant son caractère péjoratif. Enfin artificier est en rapport avec un sens particulier d’artifice resté feu d’artifice.

Jean-Pierre Vandeuren

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