Spinoza et l’art (2/12)

Subdivision historique

Les dictionnaires se chargent de rassembler les deux acceptions courantes. L’art y est défini comme « Ensemble de moyens, de procédés conscients par lesquels l’homme tend à une certaine fin, cherche à atteindre un certain résultat ». Lorsque cette fin est utilitaire, l’art est synonyme de technique ; lorsque la fin est non utilitaire, elle est posée comme esthétique et censée exprimer un idéal de beauté. L’art est une notion abstraite qui se concrétise dans les œuvres produites par, d’une part les « artisans », d’autre part, les « artistes ».

Les artistes, les producteurs des œuvres dites d’«art » que sont les poèmes, les romans, les peintures, les sculptures, les morceaux musicaux, sont des hommes de leur temps et leurs œuvres traduisent « l’esprit » de ce temps, sa culture, c’est-à-dire l’ensemble des représentations et des valeurs constitutives de la conscience collective des sociétés dont ils font partie.

Considérer l’art d’un point de vue génétique, c’est-à-dire du point de vue de la production de ces choses particulières que sont les œuvres d’art, nécessite donc de replacer les artistes dans leur période historique et la culture ambiante. Ceci nous renvoie à la périodisation que nous avons établie dans nos articles La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza (1 à 9).

A l’objectif pratique de saisir le mieux possible la plus profonde signification de ce qui constitue l´histoire d´un temps, nous y avancions que c’est au travers de sa conception du monde et de l’existence que se thématise le rapport au réel qui définit la manière d’être-au-monde de cette séquence d’une époque. En tant que toute attitude humaine à l’égard du réel dans son ensemble se trouve portée par une certaine manière d’appréhender la réalité de ce réel et qu’il appartient aux philosophies, depuis les Grecs, de conduire au discours ces appréhensions successives, c´est à travers la philosophie que s’énonce le plus clairement et se laisse le mieux saisir cette signification que nous recherchions. Et cette philosophie développe en fait les idées qui suivent de l’Idée des idées, à savoir de l’idée de Dieu que se fait l’époque considérée (voir nos articles L’idée de Dieu et les trois genres de connaissance (1/2) et (2/2)).

Autrement dit, comme nous le signalions dans ces articles, il convient d’inverser le rapport de détermination marxiste entre infrastructure et superstructure.

On sait que pour Marx et Engels, de  l’infrastructure, qui est composée des forces productrices (les ressources naturelles et les machines, ainsi que la force de travail), et des rapports de production (qui sont responsables de la société) découle la superstructure, qui, elle, est composée des idéologies, de la religion, de la philosophie, de l’art, de la morale, des institutions politiques, des lois, etc. Dans la perspective spinoziste, ce rapport de détermination est inversé : comme c’est l’idée de Dieu qui engendre toutes les idées, les désirs et les actions individuelles et communes, l’infrastructure découle de la superstructure. Remarquons que c’est cette inversion qui guide aussi la réflexion de Max Weber dans son célèbre essai L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme où il fait découler le second de la première.

Partant de là, nous proposions une division grossière de l’histoire (passée et à venir) de l’humanité en trois périodes elles-mêmes subdivisables plus finement si on le désire : la période des récits mythiques, la période du sujet et la période de l’être, ou, dit de façon plus ramassée, les périodes mythologique, subjectiviste et ontologique, où nous identifiions la modernité à la deuxième période.

Il convient ici évidemment de nous limiter aux deux premières périodes, mythologique et subjectiviste.

L’esprit de chacune de ces périodes se transpose dans un « esprit » artistique qui lui correspond. Nous appellerons « objectiviste » celui de la période mythologique et conserverons le terme de « subjectiviste » pour la seconde.

La période mythologique qui attribue le pouvoir de fondation du monde à des recteurs tout-puissants et transcendants conçus à l’image des rois-législateurs ne pouvait que transposer cette transcendance à la notion de « beau ». Du point de vue artistique, elle débute avec les arts préhistoriques (Grotte de Lascaux, par exemple) et on peut en proposer la fin avec L’art poétique de Boileau (1674) :

II est certains Esprits, dont les sombres pensées

Sont d’un nuage épais toujours embarrassées.

Le jour de la raison ne le saurait percer.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,

L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Toute cette période  défend la thèse de l’objectivité de la beauté, c’est pourquoi nous la nommons « objectiviste ». Comme il y a des lois immuables et inviolables de la nature, il y a des lois universelles pour l’imitation de la nature dans l’art et la poésie. Le beau dans la nature est mathématique, tout comme la beauté artistique qui en est l’imitation. Dans ce sens-là, «rien n’est beau que le vrai», adage défendu avec vigueur par Boileau. La beauté et la vérité s’enracinent dans l’ordre immuable de l’être dont la Raison et la Nature ne sont que l’expression. C’est bien pourquoi la beauté est objective, et pourquoi la science et l’art sont motivés par les mêmes idéaux.

Nous avons vu qu’à peu près à la même époque (vers 1650), la philosophie cartésienne transfère le pouvoir de fondation des « dieux » transcendants au « sujet ». Il est symptomatique de ce transfert que, d’un point de vue artistique, c’est peu après que les thèses rationalistes et transcendantes de Boileau sont contestées par un courant « moderne » qui lui oppose des positions sensualistes et immanentes, d’abord au travers de la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes, où les Anciens sont emmenés par Boileau et les Modernes par Charles Perrault, et ensuite ou concomitamment par les écrits de philosophes tels Dominique Bouhours (1687) ou l’abbé et historien Jean-Baptiste Du Bos (1719), tous deux du côté français, ou Alexander Baumgarten (1750) du côté allemand, celui-là même qui introduisit le terme « esthétique ». Nous qualifions également de « subjectiviste » cette période considérée du point de vue artistique.

Nous pouvons découper plus finement ces deux périodes et proposer de façon plus nuancée une …

Jean-Pierre Vandeuren

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