Spinoza et l’art (8/12)

Recours à Spinoza

Il nous faut relier les notions relatives à la sensibilité, la beauté et l’art aux concepts de l’Ethique.

Le sensible

Les termes de sensation, sensible, sensibilité ou même perception ne font pas partie du vocabulaire de l’Ethique. Cependant, des concepts qui leur correspondent s’y trouvent bel et bien.

Commençons par la sensation. Le mot se rapporte évidemment aux cinq sens et désigne grossièrement « l’impression produite par les objets sur ces sens ». Dans cette acception, on pense immédiatement aux stimulations des sens par les objets externes. Mais ces stimulations ne se limitent pas aux objets externes. Il suffit de s’imaginer croquer dans un citron pour stimuler nos papilles gustatives. De plus, il faut préciser la notion vague d’impression, car la stimulation des sens procure une véritable perception du monde. D’où la définition nominale plus complète :

La sensation est le phénomène par lequel une stimulation physiologique (externe ou interne) provoque, chez un être vivant et conscient, une réaction spécifique produisant une perception.

Il nous faut préciser ce terme de « perception ».

On entend par perception une opération psychologique complexe par laquelle l’esprit, en organisant les données sensorielles, se forme une représentation des objets extérieurs et prend connaissance du réel.

La simple considération de ces deux termes révèle un processus de construction d’une connaissance du monde. Le monde s’offre à chacun de nous par l’intermédiaire des sens : nous entrons en contact avec lui par nos sensations. Mais celles-ci ne suffisent pas pour expliquer cette connaissance, ainsi que l’exprime très bien cet aphorisme d’Albert Béguin (écrivain suisse (1901 – 1957)) : « La grande erreur des sensualistes a été de voir dans les seules sensations externes la source de toute connaissance humaine; bien au contraire, la connaissance supérieure provient des mille sensations internes, dont le faisceau convergent constitue l’imagination, véritable faculté centrale ».

La perception est un autre terme pour l’imagination :

« Nos perceptions du monde physique s’organisent en nous (…) sous forme d’images qui représentent avec le plus de fidélité possible ce qui se passe autour de nous. Mais perceptions, sensations, ne tombent jamais dans un terrain neutre; elles engendrent immédiatement une réaction affective, une émotion, qui varie selon la nature de ce qui les provoque, mais aussi selon la nature de celui qui les reçoit. » (René Huyghe, psychologue et philosophe de l’art, académicien français (1906 – 1997))

Cet aphorisme met en évidence l’intervention des sentiments, des affects, dans ce processus de connaissance et donc la spécificité individuelle de celle-ci. Par ailleurs, cette connaissance est éminemment pratique car elle engendre des réactions et actions sur le monde. La « sensibilité » est un terme qui  regroupe l’entièreté du processus individuel : contact (sensation), connaissance (perception), action.

La sensibilité est la propriété des êtres vivants supérieurs d’éprouver des sensations, d’être informés, par l’intermédiaire d’un système nerveux et de récepteurs différenciés et spécialisés, des modifications du milieu extérieur ou de leur milieu intérieur et d’y réagir de façon spécifique et opportune.

Or ce processus est exactement celui décrit par notre cycle génétique des passions de base (voir notre article Boîte à Outils Psychologique de Spinoza (BOPS) (1/2)) :

                     Chose  affectante

                                ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                         ↓                     ↑                                               ↑

                       manière d’être affecté                             manière d’affecter

                                                   ↑                                               ↑

                                                     Ingenium (=personnalité)

Lorsque qu’une chose nous affecte (par exemple quand nous entendons un morceau de musique), nous subissons une affection  (une sensation) ; cette affection passe par le filtre de notre puissance ou manière d’être affecté (qui est une partie de notre personnalité, elle-même constituée, en partie, par toute notre connaissance imaginative, notre Imagination, nos perceptions, les idées que nous avons de nos sensations) pour être transformée en sentiment (affect, émotion : joie, amour, tristesse, haine et, finalement désir) ; ce désir nous pousse alors à agir et cette action est évidemment conditionnée par notre puissance ou manière d’affecter (autre partie de notre personnalité qui comporte par exemple nos habilités techniques). Ce processus est la définition génétique de la sensibilité.

Rappelons que ce schéma n’est qu’une façon visuelle  destinée à développer la définition du Désir:

« Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle. » (Eth III, Définitions des Affects, 1).

En conséquence, on peut identifier Désir et sensibilité.

Cette identification appelle une remarque fondamentale :

Il importe en effet d’insister sur le caractère non figé, essentiellement dynamique du Désir et de la personnalité. L’essence de l’individu, le Désir, qui pourrait être également désigné par la locution plus moderne de Tonus Vital, est constamment modifié par ses actualisations en désirs et en actes particuliers et ces modifications altèrent simultanément la personnalité, les puissances d’être affecté et d’affecter. Ainsi, par exemple, au départ, toute personnalité est essentiellement corporelle car presque uniquement constituée d’images et d’idées d’images, donc d’imaginations, mais, dans un parcours éthique spinoziste, la part des idées adéquates va y prendre de plus en plus d’importance. En particulier, cette personnalité est également projective : causée au départ  par sa structure « innée » (génétique et épigénétique), sa partie « acquise » (expériences de vie) étant en constante évolution, va projeter un sens dans ses désirs et ses actes et ainsi également causer cette personnalité. Le sens s’allie aux sens pour donner un sens à l’existence. Dit autrement, la sensibilité n’est pas une donnée figée mais évolue au gré des perceptions et influence nos désirs et actes futurs. Ainsi dans le Désir, se concilient les deux types d’explications des comportements humains, par les « causes » (explications qui interrogent le passé : causes génétiques, épigénétiques, familiales, sociales ; la psychanalyse freudienne en étant un exemple) et par les « raisons » (explications qui interrogent le futur, les sens donnés à nos actions ; la psychanalyse existentielle de Sartre illustre cette voie).

La beauté

« Il y a autant de beautés qu’il y a de manières habituelles de chercher le bonheur » (Baudelaire)

La spécificité individuelle du Désir explique le renversement ontologique opéré par Eth III, 9, Scolie : « Il résulte de tout cela que ce qui fonde l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé qu’une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu’une chose est bonne par cela même qu’on y tend par l’effort, le vouloir, l’appétit le désir». Et ce renversement s’applique en particulier à la notion de beauté : une chose n’est pas belle en soi, mais c’est parce qu’un individu la juge ainsi qu’elle l’est. Cela était déjà affirmé dans l’appendice de la première partie de l’Ethique :

« Quant aux autres notions de même nature, elles ne sont non plus que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination, ce qui n’empêche pas les ignorants de voir là les attributs les plus importants des choses. Persuadés en effet que les choses ont été faites pour eux, ils pensent que la nature d’un être est bonne ou mauvaise, saine ou viciée et corrompue, suivant les affections qu’ils en reçoivent. Par exemple, si les mouvements que les nerfs reçoivent des objets qui nous sont représentés par les yeux contribuent à la santé du corps, nous disons que ces objets sont beaux ; nous les appelons laids dans le cas contraire. C’est ainsi que nous appelons les objets qui touchent notre sensibilité, quand c’est à l’aide des narines, odorants ou fétides ; à l’aide de la langue, doux ou amers, sapides ou insipides, etc. ; à l’aide du tact, durs ou mous, rudes ou polis, etc. Enfin on a dit que les objets qui ébranlent nos oreilles émettent des sons, du bruit, de l’harmonie, et l’harmonie a si fortement enchanté les hommes, qu’ils ont cru qu’elle faisait partie des délices de Dieu. Il s’est même rencontré des philosophes pour s’imaginer que les mouvements célestes composent une certaine harmonie. Et certes tout cela fait assez voir que chacun a jugé des choses suivant la disposition de son cerveau, ou plutôt a mis les affections de son imagination à la place des choses. C’est pourquoi il n’y a rien d’extraordinaire, pour le dire en passant, que tant de controverses aient été suscitées parmi les hommes, et qu’elles aient abouti au scepticisme. Car bien que les corps des hommes aient entre eux beaucoup de convenance ils diffèrent par beaucoup d’endroits, de telle sorte que ce qui paraît bon à l’un semble mauvais à l’autre, ce qui est bien ordonné pour celui-ci est confus pour celui-là, ce qui est agréable à tel ou tel est désagréable à un troisième, et ainsi pour mille autres choses que je néglige de citer ici, soit parce que ce n’est pas le moment d’en traiter ex professo, soit parce que tout le monde est assez éclairé sur ce point par l’expérience. On répète sans cesse : « Autant de têtes, autant d’avis ; tout homme abonde dans son sens ; il n’y a pas moins de différence entre les cerveaux des hommes qu’entre leurs palais : » toutes ces sentences marquent assez que les hommes jugent des choses suivant la disposition de leur cerveau et exercent leur imagination plus que leur entendement. Car si les hommes entendaient vraiment les choses, ils trouveraient dans cette connaissance, sinon un grand attrait, du moins (les mathématiques en sont la preuve) des convictions unanimes. »

Cet absolu subjectivisme de la beauté n’en exclut toutefois pas un universalisme local car le Désir (ou sensibilité ou personnalité) possède une composante sociale et historique souvent déterminante qui rend l’appréciation de la beauté commune à des groupes sociaux plus ou moins étendus.

Jean-Pierre Vandeuren

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