Spinoza et l’art (10/12)

Méthode d’analyse universelle des œuvres d’art

« Que dire à ces gens qui, croyant disposer d’une clé, n’ont de cesse qu’ils n’aient disposé votre œuvre en forme de serrure ? » (Julien Gracq)

En adoptant notre définition d’une œuvre d’art, il y a deux axes complémentaires d’analyse évidents, un axe « technique » le long duquel il s’agit d’évaluer les qualités techniques  de l’œuvre (qualité des vers, des rimes, de l’écriture, des dessins, de l’écriture musicale, etc.) et un axe « herméneutique » qui doit dévoiler le rapport au monde qui l’inspire et qu’elle présente.

Parcourir ces deux axes nécessite un travail laborieux qui peut d’ailleurs être accompli par des personnes différentes. En particulier, l’analyse herméneutique exige que soient connus les environnements historiques et sociaux de l’artiste, ainsi que son parcours personnel et artistique. Cette analyse est analogue à celle proposée par Spinoza pour l’étude des textes bibliques et initiée dans le Traité Théologico-Politique, méthode que nous avons déjà exposée et adoptée dans d’autres contextes (voir notre article Aux racines du merveilleux :  une exploration spinoziste de l’univers des contes de fées (4/9), ainsi que Spinoza, Mahomet, le Coran et l’Islam (2/8)).

Applications

Remarque : nous n’aborderons ci-après que l’axe « herméneutique ».

  1. Le poème 66 des Fleurs du Mal de Baudelaire : Les Chats

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Comme pour les mythes et les contes, il existe plusieurs méthodes d’analyse des œuvres d’art qui sont en réalité des réductions de ces faits culturels de façon à les faire rentrer coûte que coûte dans le moule d’une théorie préexistante. Le présent poème a déjà fait l’objet d’au moins deux telles réductions.

La réduction au fait linguistique ou formel

Cette réduction est due à la pensée structuraliste issue d’ailleurs des études linguistiques de Ferdinand de Saussure (voir notre article Le langage : les maux des mots, les mots des maux et les mots qui sauvent (6/8)). Digne héritier de de Saussure et des formalistes russes, Roman Jakobson a propagé la conception de l’œuvre poétique comme un système structuré, comme un discours dominé par la fonction poétique du langage, c’est-à-dire tourné vers le matériau verbal considéré pour lui-même et analysable comme tel, sans recours à un quelconque sens voulu par l’artiste. Jakobson a mis en pratique  cette approche structurale en analysant de nombreux poèmes, dont celui qui nous occupe. L’analyse des Chats s’est faite en collaboration avec un autre structuraliste célèbre, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, dans un article intitulé (évidemment) « Les Chats » de Charles Baudelaire, que l’on peut trouver ici : http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1962_num_2_1_366446

L’analyse technique y est particulièrement pointue et impressionnante. Les auteurs s’y livrent à l’étude minutieuse d’abondants exemples de correspondances phonologiques ou syntaxiques existant dans le texte, mais cette minutie technique ignore la signification globale du texte. Vers la fin de l’article (« Deux remarques pour terminer. »), apparaît une timide et peu convaincante tentative dans cette direction sans lien toutefois avec les développements techniques qui forment la majeure partie du texte.

L’article de Jakobson et Lévi-Strauss a propulsé Les Chats au rang de « super poème », objet conflictuel d’analyses contradictoires ou complémentaires.

Ainsi, dans une autre perspective structuraliste, Michael Riffaterre critique l’approche de Jakobson et Lévi-Strauss en observant que leur analyse grammaticale ne peut donner que la grammaire de l’œuvre (voir son article Describing Poetic Structures: Two approaches to Baudelaire’s les Chats, auquel on peut accéder sur internet). Pour pallier ce défaut, tout en respectant une approche structuraliste, Riffaterre applique au poème sa méthode qui le fait partir des archétypes les plus évidents, pour déployer leurs dérivations symboliques et arriver aux «procédures verbales».

Ces deux approches structuralistes complémentaires aboutissent cependant à des résultats souvent opposés.

Ainsi, par exemple, à propos du second quatrain, Riffaterre reproche à ses prédécesseurs d’imaginer une « dramatique tentation » (les chats résistent aux sollicitations des puissances des ténèbres) là où lui-même ne voit qu’un exercice d’ironie, une forme de « badinage » ou une «hypothèse plaisante». Voici d’ailleurs la transposition qu’il nous en propose, en « langage familier » (traduit de l’anglais) : « Ce qu’ils aiment le noir. Ah dis donc,  ils pourraient être les chevaux noirs du Diable, sauf que … ».

Plus généralement, pour Riffaterre, «les chats symbolisent ce qui est commun à l’amour et à la science », tandis que de l’avis des autres analystes, les amoureux et les savants perçoivent seulement des chats une image incomplète, susceptible d’être révisée par la suite. Dans un cas, semble-t-il, le sonnet aurait permis à Baudelaire d’élaborer une allégorie de l’amour et de la science ; dans l’autre, le poète aurait intégré cette allégorie dans un dessein plus vaste et plus complexe.

Ces oppositions indiquent déjà succinctement qu’en ne s’en tenant qu’au texte de l’œuvre, en décidant d’ignorer toutes les données externes, telles que la biographie de l’auteur, ses autres productions (notamment, dans le cas de Baudelaire, son intense activité de critique d’art), et ses fantasmes, on est condamné à des interprétations basées sur des préjugés. La faiblesse de l’approche structuraliste est d’ignorer que faire l’inventaire des moyens linguistiques ne peut rendre compte de l’intention structurante.

Ce défaut des analyses structuralistes conduit inéluctablement à une autre réduction qui consiste à vouloir trouver cette intention dans l’archéologie du sujet.

La réduction psychologique

L’approche psychologique est de caractère « scientifique » : elle veut expliquer par les causes antécédentes, génétique, épigénétique, familiale, sociologique, etc.

Dans le cas de l’analyse de l’œuvre de Baudelaire, Charles Mauron est l’un de ceux qui se revendiquent de cette approche qu’il nomme « psychocritique ». Il y a consacré un livre : Le dernier Baudelaire.

Rapidement dit, Mauron entend dévoiler cet agrégat d’images surgies de l’inconscient, antérieures à l’écriture mais obstinées à s’y infiltrer selon un processus qui se dérobe à l’attention de l’écrivain, comme à celle de la plupart de ses lecteurs : « Le travail créateur fut toujours d’intégrer le rêve (après en avoir effacé les aspects crûment personnels) à l’expression de réalités et de pensées plus objectives sur un clavier verbal. »

Dans cette optique déterministe et freudienne, le poème réalise donc un « projet » inscrit dans les données « archéologiques » de l’auteur.

Mauron, lisant Les Chats dans l’optique d’un psychologue, voit se dessiner l’évidence : du moi créateur et du moi social, « celui qui renonce est le moi social ».

Ce renoncement n’est pas le propre d’une pièce isolée, bien entendu, et Les Chats ne constituent même pas un exemple privilégié : les identifications successives aux amoureux, aux savants, aux coursiers de l’Érèbe (que les chats refusent d’être) et finalement au Sphinx sont autant de formes hallucinatoires d’un réflexe de fuite ou de rupture habituel au poète, en même temps que des tentatives pour reconquérir ou consolider l’estime de soi. Elles permettent encore à la libido de s’investir dans des objets avouables, mais jamais satisfaisants (le seul satisfaisant — la mère — étant hors d’atteinte).

Les quatrains énumèrent avec précision les « drogues » que Baudelaire prend symboliquement pour atténuer son angoisse : joies du corps, fêtes de l’esprit. Ces « tentations » seront-elles couronnées par une dernière : la gloire ou la puissance qui s’attachent à la « mythologisation » ? Au second quatrain, les chats refusent de se prêter à un rôle qui leur apporterait une consécration flatteuse. En d’autres termes, le réflexe de fuite succède à une première tentative de socialisation du moi.

Mauron le relève justement : « [Baudelaire] trouve dans le monde où il vit un Érèbe». L’identification avec les coursiers est rendue impossible parce qu’elle consacrerait le triomphe de deux composantes : activité et contact. Or, la rupture de contact est l’arme de défense à laquelle Baudelaire recourt le plus ordinairement quand il sent sa sécurité intérieure menacée.

Dans la solitude et l’obscurité de la maison, les idéaux de l’amour et de la science étaient envisagés ou adoptés sans trop de risques. Ils offraient la chance d’une participation restreinte, mais réelle, au monde des hommes. Cette espérance est bientôt ruinée. Vient le moment d’exercer une fonction qui officialise le désir de paraître … Le refus surgit dès que la communion affective avec les êtres ou la nature risque de s’exercer dans un cercle plus large que la ferveur solitaire des amants et l’activité spéculative du savant. Le moi social perd tout à coup la partie et retourne au rang subalterne où l’assigne le moi créateur. Le rejet de l’identification aux coursiers répercute l’ordre donné au moi social de se soumettre au moi créateur ; ainsi, comme le souligne Mauron par ailleurs, « la seule variable demeurera la liberté de création ».

Les chats (ou Baudelaire) choisissent la voie de la quasi rupture (la rupture totale aurait pris la forme d’une psychose) : l’évasion dans le monde des idées, l’évasion mystique. Ce faisant, Baudelaire refuse d’être « vu » pour être celui qui « voit ». Dédaigner de s’exhiber, c’est encore se mettre dans les meilleures conditions pour contempler.

La démonstration est séduisante … si on oublie les présupposés restreints qu’elle s’impose et qu’elle finit par retrouver au terme de son cheminement. Le psychocritique plie le poème pour le faire entrer dans le moule d’une théorie freudienne sans tenir compte de toutes les données externes.

Ce qui concourt à l’instauration d’un sens ne peut être ressaisi qu’à travers la totalité du discours. Au lieu de montrer le biais étroit par lequel l’auteur reste en proie à son passé inconscient, l’ambition de l’exégète spinoziste est de découvrir dans le texte même les influences du parcours historique de l’auteur, de sa personnalité et de son environnement afin de dévoiler le rapport au monde qu’il y explicite, de façon symbolique et métaphorique, et ce, en se prémunissant de vouloir l’inscrire dans un cadre théorique prédéterminé.

Jean-Pierre Vandeuren

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