Spinoza, sadisme et masochisme (1/8)

L’héautontimorouménos

A  J.G.F.

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, poème n° 83)

 

[L’héautontimorouménos, mot grec qui signifie littéralement « bourreau de soi-même », reprend le titre d’une pièce du dramaturge latin Terence.]

 

Plan

Introduction

Freud et la pulsion de mort

Une approche spinoziste

L’héautontimorouménos

 

Introduction

Le comportement sexuel connu sous le terme générique de « sadomasochisme » fait partie de la « culture » populaire  contemporaine. Il n’est que de voir le succès planétaire et très lucratif du livre de Mme E.L. James, 50 nuances de Grey, de sa ou ses suites, ainsi que des films qui en sont adaptés. Ce roman et ses épigones, chacun le sait, racontent en long et en large les aventures d’une femme soumise, battue, attachée, humiliée, violentée pour son plus grand plaisir par son « maître », Christian Grey, soit une relation sexuelle « sadomasochiste ».

La mise en évidence de ce type de comportement sexuel est toutefois relativement récente dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est qu’en 1886 que Richard von Krafft-Ebing, professeur de psychiatrie, publie l’ouvrage qui fera de lui le véritable pionnier de la sexologie : Psychopathia Sexualis. Dès la préface, il souligne « l’influence puissante qu’exerce la vie sexuelle sur l’existence individuelle et sociale dans les sphères du sentiment, de la pensée et de l’action ». Un discours aussi clairement axé sur les effets de la sexualité, était tout-à-fait nouveau pour l’époque et explique que ce livre fut un vrai succès, dépassant largement les milieux médicaux. A partir de quarante-cinq observations cliniques, dont onze de ses propres patients, R. von Krafft-Ebing propose un exposé de « la pathologie sexuelle générale », à laquelle s’ajoutent des anomalies sexuelles non-classées. C’est dans cet ouvrage que sont créés les termes de sadisme et de masochisme, le premier en référence au marquis de Sade pour évoquer la jouissance retirée des souffrances infligées au partenaire, le second à Léopold Sacher-Masoch, l’auteur du roman La Vénus en fourrure, dont le héros est assoiffé d’humiliations de la part de Wanda, la femme qu’il aime.

L’époque voit l’émergence de la psychologie voulue comme explication et prédiction scientifiques des comportements humains.  Or, si le comportement « sadique » ne semble pas poser de difficulté explicative, il n’en est pas de même pour le comportement « masochiste », car comment expliquer qu’un individu recherche le plaisir dans la douleur alors que la tendance générale et « naturelle » est de vouloir la fuir ? R. von Krafft-Ebing venait de décrire ces deux types de comportements, il s’agissait maintenant d’en exhiber les causes. Ce problème ne cessera plus de préoccuper les chercheurs en science humaine.

Charles Ferré, médecin et psychologue français (1852 – 1907), avant von Krafft-Ebing, avait introduit le terme « algophilie », littéralement « amour de la douleur » (du grec άλγος, algos, « douleur », et φιλια, philia, « amour »), tandis que le médecin allemand et pionnier de la psychothérapie, Albert von Schrenck-Notzing (1862 – 1929) parlait plutôt de « algolagnie » (du grec άλγος, algos, « douleur », et λαγνεία, lagnia, « volupté »). Cependant ce sont les termes de « sadisme » et « masochisme » introduits par von Krafft-Ebing qui furent préférés par Freud et ainsi passèrent à la postérité.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s