VERDUNKELUNG (obscurcissement) : nuages sombres sur les libertés, la démocratie et la paix (5/9)

Nous sommes arrivés au terme de notre analyse des perversions passionnelles que peut connaître l’évolution d’un système politique donné. De fait, partant d’un tel système, peu importe lequel, nous avons montré que chaque excès, dans chacune des deux directions, de chaque relation dont s’occupe le Politique mène à un régime pathologique, toujours autoritaire, qui nuit à la cohésion du groupe social, à sa sécurité, tant intérieure qu’extérieure, à la concorde entre ses membres et, en définitive, à la liberté humaine, entendue comme la capacité, pour chacun, de mettre au mieux en œuvre sa puissance d’agir et de penser.

Mais, dans le cadre de ces articles, nous avons en tête de partir d’un régime démocratique pour examiner ses dérives actuelles vers, au mieux, des démocratures, au pire, carrément de monstrueuses dictatures, ou d’horribles régimes totalitaires, tels que ceux que nous avons connus au siècle précédent.

D’ailleurs, le choix d’une démocratie comme régime de départ paraît le plus naturel dans l’ordre des choses, du moins si nous nous plaçons d’un point de vue spinoziste. De fait, Spinoza, comme Hobbes, sont conduits philosophiquement à accorder à la démocratie une primauté ontologique qui lui donne une signification autre que celle d’une forme politique parmi d’autres. En effet, la démocratie, en droit, sinon dans les faits, permet à tous de participer à la vie politique, de façon égale et en conformité avec la Raison (car plus nombreuses sont les assemblées délibératoires, plus ses membres auront des chances de prendre des décisions qui s’accordent avec la Raison). Elle lie donc les hommes selon les trois principes de totalité, d’égalité et de rationalité. En théorie, les trois relations caractéristiques du Politique sont alors parfaitement équilibrées et exemptes d’excès : idéalement, dans la situation d’une participation totale, égalitaire et raisonnable aux décisions, personne ne commande à personne, chacun place ses intérêts publics au même niveau que ses intérêts privés et ne connaît aucun ennemi (car c’est « dans la seule mesure où les hommes vivent sous la conduite de la Raison (qu’) ils s’accordent toujours nécessairement par nature » (Eth IV, 35)). Ainsi, dans cette situation idéale, commandement = obéissance, public = privé, ami = ennemi (au sens où il n’y a pas d’ennemis). On peut donc avancer que la démocratie est bien plus qu’un régime politique, elle est l’essence du Politique, ce qui justifie l’utilisation de ce terme d’essence par Julien Freund. Remarquons que nous rejoignons ainsi Jean-Luc Nancy, par des voies non concordantes cependant, lorsqu’il affirme que la démocratie est plus qu’un simple régime politique : « (…) l’idée démocratique transcende le seul champ de la politique. Au-delà de sa signification immanente de principe de gouvernement et d’organisation sociale, de règlement de l’existence commune, elle possède une signifiance transcendante, qui est profondément philosophique : la démocratie, c’est l’Idée de l’homme se considérant comme intégralement autonome. En ce sens, parce qu’elle promet la liberté de tout l’être humain dans l’égalité de tous les êtres humains, cette idée engage l’homme, absolument, ontologiquement, bien au-delà du seul « citoyen ». Elle est un horizon qui oriente l’insaisissable question du sens de nos existences. »

Jusqu’ici nous avons beaucoup parlé de démocratie, mais nous n’avons pas encore réellement défini ce type de régime, ce qui est paradoxal puisque c’est à l’aune des démocraties  que nous mesurons l’écart avec les régimes autoritaires que nous avons mentionnés. Mais, alors qu’il nous semble si naturel et que de quelques mots nous croyons pouvoir le cerner, il est sans doute le plus difficile à conceptualiser. Nous allons y venir.

De même nous avons vu que c’est au sein des démocraties qu’émergent les démocratures par l’accession légitime au pouvoir d’un homme ou un parti autoritaire. Comment ceux-ci y accèdent-ils ? Encore une question que nous devons et allons traiter.

Enfin, nous avons cité le mot de pouvoir. Qu’est-ce qu’exactement le pouvoir et, retour sur l’avant-dernière question, comment acquiert-on le pouvoir ? Et aussi : quel est le rapport entre pouvoir et puissance ?

7. Démocratie

Le terme étymologiquement assemble les mots « demos » (peuple) et cratos (pouvoir). Sa signification littérale est donc limpide : pouvoir du peuple. Dans son discours de Gettysburg, Abraham Lincoln en parle comme du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

« Gouvernement du peuple » signifie que le pouvoir tient sa légitimité du peuple qui l’incarne et est souverain. « Pour le peuple » signifie que les choix politiques sont dédiés aux intérêts du peuple et « par le peuple », qu’il exerce lui-même ce pouvoir par des mécanismes de décision, participation, délégation, contrôle, élection et de révocation.

Cette définition respire bon la limpidité. Mais qui est ce « peuple » ?

En fait la notion de « peuple » n’est pas originaire. Dans son acception minimaliste et intuitive, le peuple désigne un groupe d’individus réunis par le fait de partager un territoire et d’être les objets d’un gouvernement : tout peuple est, originairement, une population, une masse, un nombre, une « multitude » (au sens d’un individu multiple). Mais il désigne une sorte de transformation politique de la population, dans quatre sens différents : le démos (l’unité civique de la population, soumis aux lois promulguées), la plèbe (la partie la plus nombreuse de la population, ensemble des exploités), la nation (l’unité culturelle de la population, assise sur le partage d’une même « tradition ») et l’ethnos (le fond ethnique du peuple-nation, à savoir l’essence même du peuple déjà-là). La confusion entre ces quatre sens engendre la confusion des mots qui s’y réfèrent. Ainsi, la démocratie athénienne ne prenait pas en considération la plèbe (les métèques, les esclaves, les femmes, les garçons de moins de 18 ans, soit environ 90% des habitants). Nos démocraties actuelles identifient démos et population (en âge de voter, soit le « peuple-corps civique »), à quelques exceptions minoritaires près. On est cependant loin d’épuiser les tentatives de définition du « peuple ». Il y a aussi le « peuple social » qui correspond à une partie spécifique de la population, jamais identique évidemment suivant ce que l’on désire mettre en évidence : une foule (celle qui prit la Bastille en 1789, celle des barricades en 1830 ou 1848), l’ensemble des « petites gens » décrit par Victor Hugo dans « Les Misérables », le prolétariat, la classe ouvrière, les « classes populaires »). Et la recherche de ce « peuple » se complique encore actuellement. Continuons à lire Pierre Rosanvallon : « Ces deux peuples, le peuple-classe et le peuple-corps civique, ne coïncidaient pas, mais ils s’inscrivaient cependant dans un même récit et dans une même vision de l’accomplissement d’une démocratie comprise comme régime et forme de société simultanément. Cette perspective s’est obscurcie au tournant du XXIe siècle. D’une double manière. D’abord avec l’atrophie d’un corps électoral caractérisé par un taux croissant d’abstention, expression du rejet des partis traditionnels et d’un sentiment de mal-représentation ; atrophie également liée au déclin de la performance démocratique de l’expression électorale. Ensuite en termes sociologiques, du fait de l’individualisation du social autant que de la transformation des conditions de vie et de travail dessinant des modalités inédites de l’exploitation, de la relégation et de la domination. Bouleversements trop peu décrits qui ont renforcé le sentiment de mal-représentation et d’invisibilité d’une part croissante de la population dans la plupart des pays. Le peuple est devenu dans ces conditions « introuvable». »

Mais ce sont là affaires de définitions nominales et non génétiques. L’esprit ne possède vraiment que ce qu’il peut reconstruire. Il faut alors partir de la notion originaire de « multitude ».

C’est ce qu’ont fait Hobbes et Spinoza, avec des conséquences, aux deux sens de ce mot, différentes.

Jean-Pierre Vandeuren

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