VERDUNKELUNG (obscurcissement) : nuages sombres sur les libertés, la démocratie et la paix (7/9)

7.2. Tolérance, courtoisie et réciprocité

La tolérance théorique mentionnée dans notre définition de démocratie ne se concrétise pas naturellement en tolérance pratique. L’adversité naturelle des intérêts, des opinions et des valeurs a, tout aussi naturellement, tendance à se muer en furieux désir de domination et donc en haine et animosité violente. C’est une propriété inéluctable de la nature humaine soumise aux passions : « Nous voyons donc ainsi que chacun, par nature, désire que les autres vivent selon sa propre constitution, mais comme tous désirent la même chose, tous se font également obstacle, et parce que tous veulent être loués ou aimés par tous, ils se tiennent tous réciproquement en haine. » (Eth III, 31, Scolie).

Tout dirigeant politique est et doit être mû par l’ambition, le désir d’être reconnu par le plus grand nombre. Mais lorsque cet affect est passionnel, il aura toujours tendance à se muer en désir de domination qui, non bridé, engendrera l’intolérance qui, elle, est une menace constante pour un régime démocratique, car qui veut dominer à tout prix, va désirer attaquer violemment, écraser l’adversaire, le museler et, pour finir, l’emprisonner ou l’éliminer physiquement. Cette dérive peut être rapide et brutale : c’est le cas des « coups d’Etat » qui, durant la guerre froide, ont anéanti les démocraties au Brésil, Chili, Ghana, Guatemala, Nigeria, Pakistan, Pérou, ou encore en Argentine, Grèce, République Dominicaine, Thaïlande, Turquie, Uruguay. A chaque fois, l’armée considérait comme intolérable l’accession au pouvoir de valeurs « socialistes ». Intolérance.

Mais cette intolérance a des effets souvent plus insidieux et plus lents qui transparaissent par des attaques ad hominem odieuses contre des adversaires politiques, attaques qui engendrent des polarisations haineuses rendant impossible toute coopération future et bloquant de ce fait toute gouvernance efficace. L’exemple actuel le plus frappant d’une telle attitude est sans contestation possible celle de Donald Trump : chacune de ses interventions médiatiques ou « tweetées » est pleine de vociférations haineuses, de gesticulations violentes, de manque de sérieux intellectuel, dans les seuls buts de dévalorisation de ses opposants politiques, judiciaires ou médiatiques, de flatterie de son électorat privé d’éducation et aisément manipulable ainsi que de grands médias avides de célébrités et de scandales dont l’audience est essentiellement constituée de ce même électorat (Fox News par exemple). Bref, l’intolérance trumpienne a abandonné toute courtoisie et toute possibilité de réciprocité.

Selon nous, la courtoisie (le refus des attaques ad hominem) et la réciprocité (le refus de s’aliéner ses pairs au risque de mettre en péril de futures collaborations) sont deux attitudes politiques nécessaires à la protection intérieure de la démocratie. La politique d’intolérance et d’opposition radicale adoptée par Trump l’est aussi par les autres dirigeants élus qui ont transformé plus ou moins insidieusement, de l’intérieur, des démocraties en démocratures (Orban, Erdogan, Poutine, Fujimori, Chavez, entre autres) et que l’on qualifie habituellement de « populistes », terme des plus flous, sur lequel nous reviendrons bientôt.

Mais avant, il importe de considérer une remarque pertinente quant à notre définition de démocratie.

De fait, on pourrait nous faire remarquer, à bon droit, que notre définition de démocratie a plutôt un relent de libéralisme et que nous aurions dû l’énoncer comme définition d’une démocratie libérale., expression utilisée fréquemment dans la littérature et qui a le tort d’octroyer une place à l’oxymore favori de l’autocrate hongrois Viktor Orban, celui de « démocratie illibérale », que nous avons préféré appeler démocrature, alors que selon notre définition, un tel régime est nécessairement non démocratique et que l’expression concurrente « démocratie libérale » est une tautologie. Cette remarque nécessite commentaire :

7.3. Démocratie et libéralisme

Le libéralisme n’est pas un régime politique, mais c’est un objectif (possible) d’un tel régime ou, en termes spinoziens, la fin de l’Etat (« […] La fin de l’État est donc en réalité la liberté. »).

Mais qu’est exactement le libéralisme ?

Celui qu’évoque Spinoza, que nous avons commenté précédemment, qui est aussi celui de John Locke et de John Stuart-Mill, est couramment dénommé « libéralisme du perfectionnement de soi ».

Nous opterons pour la définition beaucoup plus actuelle et pratique de Judith Shklar énoncée dans son article « Le libéralisme de la peur » (1989) :

« Tout adulte devrait être en mesure de prendre autant de décisions effectives qu’il l’entend, à propos d’autant d’aspects de sa vie qui soient compatibles avec une liberté équivalente de tout autre adulte. Nous avons là la définition originelle du libéralisme, et la seule défendable. Si elle est politique, c’est parce que la peur et les privilèges, qui ont toujours entravé la liberté, sont dans l’immense majorité des cas le fait de gouvernements, et sont à la fois formels et informels. Et si les sources de l’oppression sociale sont effectivement nombreuses, aucune n’est aussi mortifère que la coercition exercée par l’État moderne et ses agents lorsqu’ils disposent d’un monopole de la coercition. »

Judith Shklar décrit plus loin dans le même article ce qu’est une société politique libérale et son lien avec une démocratie :

« Une société politique libérale peut être décrite simplement : nous avons avec elle les institutions d’un régime pluraliste disposant de très divers épicentres de pouvoir et de droits institutionnalisés. Elle est donc nécessairement une société démocratique, parce que la liberté n’est qu’un espoir lorsqu’on ne dispose pas à parts égales du pouvoir de se protéger et de se prévaloir de ses droits. Sans les institutions propres à une démocratie représentative, sans un système judiciaire accessible, équitable et indépendant, ménageant des possibilités de faire appel des décisions de justice, et en l’absence de très divers groupes politiquement actifs, le libéralisme se voit menacé. C’est l’objectif entier du libéralisme de la peur d’empêcher une telle issue. »

Il est temps de revenir au cancer insidieux qui se développe au sein des démocraties actuelles et menace leur existence, le « populisme ».

Jean-Pierre Vandeuren

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