Spinoza et les thérapies cognitivo-comportementales (TCC)

Dans deux articles précédents nous avons comparé le spinozisme et la psychanalyse freudienne. Il existe une autre approche psychothérapeutique importante qui tend d’ailleurs actuellement à supplanter la psychanalyse. Il s’agit des thérapies dites comportementales et cognitives, à l’origine séparées mais à présent appliquées de concert au sein d’une démarche globale. Nous voudrions ici comparer le spinozisme et cette démarche, nommée cognitivo-comportementale et désignée sous l’acronyme « TCC ».

Pour rendre compte succinctement des TCC, il nous sera cependant plus aisé d’aborder séparément ses deux composantes, ainsi qu’elles ont émergé historiquement et de comparer le spinozisme à chacune d’elles.

Historiquement, le comportementalisme, en anglais « behaviorism », de « behavior », comportement, est apparu pour tenter de faire percevoir la psychologie comme une science naturelle. Pour ce faire, elle devrait se limiter aux événements observables et mesurables en se débarrassant, sur le plan théorique, de toutes les interprétations qui font appel à des notions telles que la conscience et en condamnant, sur le plan méthodologique, l’usage de l’introspection « aussi peu utile à la psychologie qu’elle l’est à la chimie ou la physique » (Watson, 1913). Il s’opposait ainsi aux approches dites mentalistes qui, voyant dans « le mental la cause de toute action », défendaient l’introspection en tant que méthode d’accès à la compréhension de l’esprit. Les seuls éléments observables et mesurables sont les comportements définis comme étant « des enchaînements ordonnés d’actions destinées à adapter l’individu à une situation telle qu’il la perçoit et l’interprète ». Un comportement « inadapté », comme une phobie, peut se corriger en un comportement plus adapté au moyen d’un apprentissage adéquat. Par exemple, dans le cas d’une phobie des araignées, le patient doit d’abord imaginer une araignée, puis observer des images d’araignées, toucher un bocal où se trouve une araignée, et finalement toucher l’araignée. En même temps, il apprend à contrôler les manifestations physiologiques de la peur. Son comportement inadapté de peur des araignées a été ainsi transformé en un comportement moins craintif.

On voit immédiatement que le comportementalisme pur ne s’harmonise pas du tout avec l’approche spinoziste : il se concentre sur ce qui n’est qu’un effet –le comportement- et néglige totalement le recours aux causes – et l’on sait que toute l’Ethique est parcourue par la nécessité de la connaissance des causes- et ne se préoccupe pas de l’esprit, amputant par là l’homme d’une de ses expressions, finalement privilégiée par Spinoza dans son processus de libération de la servitude.

La théorie cognitiviste semble beaucoup plus proche de l’approche thérapeutique que l’on peut déduire de l’Ethique.

Les thérapies cognitives, à la suite notamment des travaux de Beck, qui seront ceux que nous exposerons plus particulièrement, sont apparues comme un complément nécessaire à l’approche comportementaliste pure en mettant l’accent sur l’importance des schémas de pensée chez l’être humain et la manière dont ces schémas peuvent générer et/ou entretenir divers troubles mentaux.

Il faut d’abord remarquer que l’approche cognitiviste, tout comme toutes les approches psychologiques, et notamment le comportementalisme que nous venons de décrire brièvement, ne reposent sur aucune base ontologique ni anthropologique. Leurs fondements théoriques sont pauvres. En fait, le cognitivisme part essentiellement de l’observation stoïcienne bien connue selon laquelle les sentiments des êtres humains seraient surtout causés par leurs pensées ou leur perception plutôt que par les événements : « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu’ils portent sur elles » (Epictète). Ce serait donc parce que nous jugeons une chose bonne que nous la désirerions. Pour les cognitivistes, la pensée précède et génère le sentiment. Voilà, dès l’abord, une opposition radicale à Spinoza qui considère, au contraire, que c’est notre désir qui fonde nos jugements («Il résulte de tout cela que ce qui fonde l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé qu’une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu’une chose est bonne par cela même qu’on y tend par l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir » (Ethique, troisième partie, proposition 9, scolie)). Aussi, pour Spinoza, on ne peut pas parler de la pensée comme cause d’un sentiment (qui est à la fois spirituel et corporel) car il n’y a aucune action possible de l’esprit sur le corps («Ni le corps ne peut déterminer l’âme à la pensée, ni l’âme le corps au mouvement et au repos, ou à quoi que ce puisse être » (Ethique, troisième partie, proposition 2)).

Partant de cette observation première, les cognitivistes constatent que les êtres humains ont une tendance innée à perturber leur vie par des croyances irrationnelles. Spinoza serait en complet accord avec ce fait et l’exprimerait probablement beaucoup mieux au sein de son système. En effet : 1. Spinoza considère que le problème de l’homme du point de vue éthique, c’est-à-dire conduite de son existence de la meilleure façon possible, est sa servitude vis-à-vis des passions, à savoir son impuissance à les gouverner et les contenir ; 2. Ces passions sont des affections corporelles et, simultanément, l’idée confuse, tronquée, c’est-à-dire imaginative, de ces affections ; 3. Et, enfin, ainsi que nous l’avons vu dans l’article précédent, cette imagination, ou premier mode de connaissance, est la seule source d’erreur et cette erreur advient lorsque l’imagination se trouve dogmatisée en croyance, nécessairement irrationnelle puisque la Raison ne peut être à l’origine d’erreurs. Dès lors, lorsque la rencontre avec une cause extérieure provoquera chez l’individu une affection corporelle –une émotion- et que l’idée de cette émotion sera une croyance irrationnelle, donc erronée, l’individu éprouvera de grandes difficultés à diriger sa passion au moyen de la puissance de sa Raison, ce qui engendrera des désirs et des actions inadéquates, c’est-à-dire non concordantes avec sa nature propre.

Pour illustrer ces considérations, prenons le cas d’un étudiant issu d’une famille où l’éducation a été focalisée sur un principe d’excellence : « il est impératif, pour être une personne valable, de « réussir » brillamment tout ce que l’on entreprend ». Indépendamment de la signification générale de cette « réussite » au niveau de la conduite de l’existence, dans le cas des études de cet étudiant, elle se traduit concrètement par la réussite brillante de ses examens. Un tel impératif totalement intégré, sans analyse critique de la raison, est une imagination, une croyance irrationnelle. Une cause extérieure –en termes plus modernes, une situation- telle que l’échec à un examen va affecter notre étudiant et l’idée de cette cause extérieure, cet échec, basée sur la croyance irrationnelle inculquée par son éducation donnera lieu à une tristesse –une diminution de sa puissance d’agir- et une dépréciation de soi («qui consiste à avoir de soi, par tristesse, une moindre opinion qu’il n’est juste » (Ethique, troisième partie, définition 29)). Cette tristesse, à son tour, pourra engendrer des désirs d’abandon de ses études, de fuite dans la drogue, … et des actes –en termes plus modernes, des comportements- inadéquats, « inadaptés », comme l’apathie, le retrait social, la dépression, pouvant aller jusqu’au suicide.

Revenons à présent à la thérapie cognitive, singulièrement en suivant le modèle cognitif de Aaron Beck, psychiatre américain, pour examiner sa façon de théoriser l’enchaînement qui aboutit au comportement inadapté constaté et sa façon d’intervenir pour tenter de soigner l’individu concerné.

Ce modèle se présente comme suit :

  1. La façon d’aborder la vie résulte d’un ensemble de croyances à l’origine desquelles on trouve des structures cognitives appelées « schémas » ou « croyances fondamentales » que l’individu utilise pour percevoir et analyser la réalité. Elles découlent des influences combinées de la biologie (le tempérament) et de l’environnement (parents et société).

Dans notre exemple, la croyance fondamentale utilisée est : « il est impératif, pour être une personne valable, de « réussir » brillamment tout ce que l’on entreprend ».

  1. Ces schémas vont donner lieu à des « croyances intermédiaires » : les présomptions, les règles et les attitudes.

Dans notre exemple :

Présomption : « par conséquent, si j’échoue dans une entreprise importante de ma vie, ma valeur personnelle baisse, ce qui signifie que je ne vaux pas cher » ;

Règle : « Je dois absolument tout réussir dans ma vie et tout faire pour éviter un échec important » ;

Attitude : « Si je ne réussis pas, c’est une catastrophe terrible et irrémédiable ».

Si l’individu vit une situation qui l’affecte profondément, comme, dans notre exemple, l’échec à un examen, alors :

  1. Se mettent en place des « processus cognitifs », c’est-à-dire des règles logiques de transformation de l’information, qui, souvent, sont erronées : déductions sans preuve, raisonnements émotifs, personnalisation, généralisations excessives, ou encore, singulièrement dans notre exemple, dramatisation, pensées du « tout ou rien », jugement global sur la valeur personnelle.
  2. Ces processus engendrent un « discours intérieur », comme : «Je ne vaux rien, plus personne ne peut rien pour moi, je ne m’en sortirai pas » et « Quelle horreur ! Je serais mieux mort ».
  3. Viennent les « Réactions » :

Emotions : anxiété, auto-dévalorisation et désespoir ;

Comportements : apathie, retrait social, etc.

Symptômes physiologiques : asthénie, anorexie, insomnie, etc.

Pour aider son patient, le cognitiviste disciple de Beck va agir au niveau des croyances fondamentales en lui apprenant à considérer d’autres façons de voir la réalité. C’est ce qu’il appelle la « restructuration cognitive ». Dans le cas de notre étudiant, il s’agira de relativiser l’importance des échecs ou de souligner l’enseignement qu’ils peuvent apporter, sur la pertinence du type d’études entamées, par exemple, …

On pourrait facilement déduire le modèle cognitif de Beck dans le cadre de l’Ethique, en suivant la démarche initiée plus haut pour interpréter en son sein la constatation cognitiviste de la tendance innée des individus à perturber leur vie par des croyances irrationnelles. Ce modèle y gagnerait ainsi des bases ontologique et anthropologique solides ainsi qu’un lexique rigoureux des sentiments, trois lacunes fondamentales, à notre avis, qu’il partage avec la plupart des modèles issus de la psychologie. Nous laisserons cette déduction à titre d’exercice aux plus assidus et convaincus de nos lecteurs.

La « restructuration cognitive », en tant qu’elle travaille sur les croyances fondamentales, qui sont des idées qui seront associées à une cause extérieure –la situation- déstabilisante pour l’individu concerné, va dans le même sens que notre approche de travail sur les idées qui sous-tendent les joies à l’origine des désirs initiateur d’actes (voir notre article « approche psycho-philo-thérapeutique spinoziste des malaises existentiels »). Il y a toutefois deux différences importantes entre les deux approches :

  1. Plutôt que de proposer d’autres façons d’envisager la réalité, fidèles à la démarche spinoziste de connaissance par les causes, nous essayons de remonter aux causes des idées inadéquates afin de rendre ces dernières adéquates.

Ainsi, dans notre exemple, nous aurions montré à notre étudiant que les idées qui sous-tendent les joies à la base de ses désirs d’excellence, proviennent de son conditionnement éducatif. On n’insistera jamais assez sur l’aspect pratique de la démarche spinoziste de recherche des causes. L’Ethique réconcilie la théorie avec la pratique, par le fait qu’une cause connue théoriquement, ici le conditionnement éducatif, change pratiquement les effets, ici engendre une modification de considération de la situation vécue d’échec.

  1. Nous aurions complété notre « analyse en amont » par une discussion philosophique du contenu de la croyance irrationnelle fondamentale, notamment par une interrogation sur la notion de « réussite ». Pour Spinoza, « réussir sa vie » consiste à atteindre la vertu, c’est-à-dire à déployer au maximum sa propre puissance d’être et d’agir, ce qui est à l’opposé de la soumission à un modèle imposé de l’extérieur, soumission à une cause extérieure qui nous englue dans la passivité, au lieu de l’activité, production d’effets dont notre nature est la cause sinon unique, du moins principale.

Jean-Pierre Vandeuren