La thérapie cognitive vue par Spinoza (2è partie)

Reprenons d’abord le dernier paragraphe de notre article précédent avec le cas de Mr Durand tiré du livre de Louis Chaloult et Jean Goulet : « Monsieur Durand est déprimé parce qu’il a perdu son emploi. Quelle est la cause de sa dépression ? Un thérapeute cognitiviste dira que c’est la perception qu’il a de la perte d’emploi ou son attitude à son égard qui le rend dépressif. La perte n’est que l’occasion de sa dépression. Une autre personne par exemple pourrait se réjouir de cette perte d’un emploi qu’elle n’aime pas surtout si on lui en offre un meilleur. »

Donc le même événement « perte d’emploi » prend un sens et un poids différents selon l’état affectif et les idées de chacun.  Spinoza serait d’accord : « les idées que nous avons des corps extérieurs indiquent plutôt la constitution de notre propre corps que la nature des corps extérieurs. » (Ethique II, 16, corol.)

Mais comment reprendre en mains les ‘ rênes de notre existence ‘… ? :

« La ‘ restructuration cognitive ‘ et la libération  avec Spinoza »

  1. 1.     La problématique des ‘ croyances irrationnelles ‘, des ‘ pensées irréalistes et inadaptées ‘ ou des  ‘ schémas dysfonctionnels ‘.

 

Selon la psychologie cognitive…

 

Il s’agit d’une vision des choses de la vie et de lui-même que l’individu a intégrée sous l’influence de causes intérieures et extérieures ; causes biologiques, psycho-affectives, relationnelles, socio-politiques ainsi que culturelles et symboliques.

Un mélange de façons d’être innées et de conceptions acquises constituant un ‘prisme’ à travers lequel l’individu perçoit tous les événements de la vie et se traduisant par des comportements d’acceptation et de rejet, de rapprochement et d’évitement, d’amour et de haine de telle ou telle chose, personne ou situation.

Ainsi la deuxième ‘croyance dysfonctionnelle majeure’ chez ELLIS qui pourra nous servir pour comprendre la situation de Mr Durand : « Pour se considérer comme valable, un être humain doit être parfaitement qualifié et compétent en tout temps ou du moins, la plupart du temps, dans au moins un domaine important. »

Selon l’éthique de Spinoza

 

Il faut se poser la question de savoir d’où viennent nos idées et nos pensées : de l’imagination, de la raison ou de l’intuition ? Ces trois genres de connaissance sont en effet trois façons différentes d’aborder la même réalité, la nôtre et celle du monde.

Le premier genre de connaissance malheureusement est la source d’erreurs car fruit de la rencontre fortuite de notre corps avec d’autres et reposant donc sur nos affections, il se fait de l’extérieur.

Au contraire, le deuxième genre de connaissance se fait de l’intérieur car il repose sur une conception génétique des choses et découvre leurs propriétés communes, ainsi celles des différents affects.

NB : le troisième genre de connaissance sera l’objet d’un article futur.

Une croyance irrationnelle et inadaptée, ce sera en termes spinozistes une idée confuse, fruit de notre imagination ou premier genre de connaissance.

Elle relève de mots, d’images, de modèles  et de valeurs que nous utilisons et suivons sans que leur fondement, leur validité, leur vérité aient été explorées par notre raison.

  1. Revenons à Mr Durand…

 

Il est dépressif depuis sa perte d’emploi. On imagine ses symptômes de tristesse ou « diminution de puissance » : fatigue physique et mentale, insomnie, manque d’appétit ou boulimie, manque de goût et d’envie, sentiment d’échec et d’humiliation, d’ incompréhension, de colère, de révolte, de jalousie à l’égard d’autres collègues, désir de vengeance à l’égard de son patron ou de la société, etc.

Toute pensée étant d’essence psycho-physique, il est coincé par des blocages physiques et mentaux,  pris dans un ralentissement de tout son être et incapable de sortir de cette fixation sur sa perte d’emploi.  Si Mr Durand pense « je suis mon emploi » au lieu de « j’ai un emploi » par exemple, comme cet emploi est perdu, il se perd dans une idée fusionnelle négative. Il est comme immobilisé : le flux de la vie et du désir s’est arrêté en lui.

C’est pourquoi, il va falloir non seulement remettre sa pensée en mouvement  mais aussi analyser ses pensées.

  1. 3.     La restructuration cognitive

 

Selon la psychologie cognitive

 

C’est une démarche qui consiste à remplacer les pensées dysfonctionnelles par d’autres plus fonctionnelles c’est-à-dire plus réalistes et plus adaptées.

Il s’agira par conséquent de faire prendre conscience au patient, ici Mr Durand, que sa détresse provient de sa façon de voir l’événement qu’il est en train de vivre et non de l’événement lui-même.

Il souffre à cause de cette croyance ancrée en lui sans doute depuis l’enfance (« il faut (presque) toujours être gagnant et performant pour être un homme de valeur ») et qui est réactivée à l’occasion d’une expérience particulière.

Il s’agira alors de lui apprendre à considérer d’autres façons de voir la réalité.

NB : Notre article ne portant pas sur la thérapie cognitive (et comportementale) en elle-même, nous nous limitons à la présentation de quelques traits généraux sans entrer dans le détail des différents courants.

 

 

          Selon l’éthique de Spinoza

 

Nous laisser mener par des croyances dysfonctionnelles, c’est être effectivement

dans la passivité ; c’est nous détourner de notre conatus originel et donc de la Joie d’être soi.

C’est être mené par des idées inadéquates alors qu’il s’agit d’être et agir en ayant un maximum d’idées adéquates de nous-même et du monde pour être « autant que faire se peut » à la source de nos pensées et de nos actes. (cfr notre 1ère partie)

Fidèles à la démarche spinoziste, nous présenterons les choses comme suit :

si nos pensées et nos comportements sont les effets de croyances qui en sont les causes, ces croyances sont elles-mêmes les effets de causes qu’il faut trouver et analyser. Remonter à la source de nos affects ou sentiments (vécu corporel et vécu mental)(cfr notre 1ère partie) pour les comprendre c’est-à –dire en connaître le mode d’engendrement et de fonctionnement, c’est redevenir actif car « Un sentiment qui est une passion cesse d’être une passion sitôt que nous en formons une idée claire et distincte. » (Ethique V, 3) .

Mr Durand souffre de dépression, il est « diminué dans sa puissance d’agir » ; ce sentiment de tristesse est un effet dont la cause est considérée comme étant la perte d’emploi. Il attribue la ‘ responsabilité ‘ de son état à cette « cause extérieure ».

Se libérer signifiera : « séparer une émotion de l’âme ou sentiment de la pensée d’une cause extérieure et l’associer à d’autres pensées » (Ethique, V, 2). En effet,  « un affect ne pourra être contrarié ou supprimé que par un affect contraire et plus fort que l’affect à contrarier. » (Ethique IV, 7)

Comment faire ?

Si nous analysons le sens et le poids de l’événement dans la vie de Mr Durand en liaison avec sa croyance « Il faut (presque) toujours être gagnant et performant pour être un  homme de valeur » ; si nous analysons ses représentations de ‘ avoir un emploi ou ne pas en avoir’ ; le garder ou le perdre et pourquoi ?‘ ; ‘ être gagnant et performant ‘, ‘ être un homme de valeur ‘, etc, nous faisons perdre à cet événement de sa puissance et il ne produira plus le même effet sur Mr Durand.

En effet une cause, du fait qu’elle est connue, change de nature et donc de puissance. Ce qui est essentiel puisque « la force et l’accroissement d’une passion quelconque et sa persévérance à exister ne sont pas définies par la puissance par laquelle nous nous efforçons de persévérer dans l’existence mais par la puissance d’une cause extérieure comparée à la nôtre. » (Ethique IV, 5)

Il va ramener le processus à lui-même et essayer de comprendre comment son Désir originel d’être se déployant en de multiples désirs s’est fixé sur tel objet, telle personne ou situation. (cfr notre présentation de la philothérapie avec Spinoza).

Il comprendra que cet événement de perdre son emploi engendre sa tristesse parce qu’il correspond à ce qui est mauvais pour lui  selon ce qu’’on’ lui a appris. De fait « la connaissance du bon et du mauvais n’est rien d’autre qu’un sentiment de joie ou de tristesse, en tant que nous en sommes conscients. »  (Ethique IV, 8)

C’est pourquoi, pour se libérer, il devra construire sa propre conception des choses  de la vie en tant qu’homme sage, sain de corps et d’esprit, s’éloignant petit à petit de son ignorance  car d’elle provient que « nous sommes agités de bien des façons par les causes extérieures et pareils aux flots de la mer agités par des vents contraires  nous flottons, inconscients de notre sort et de notre destin. « (Ethique IV, 59, scolie).

Cécile Balligand

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2 commentaires pour La thérapie cognitive vue par Spinoza (2è partie)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Chère Madame Balligand
    Supposons M. Durand marié ; son épouse n’a pas d’emploi rémunéré et s’occupe de leurs nombreux enfants.
    M. Durand a perdu son emploi, il est dépressif. Sa seule croyance, c’est : « Il faut avoir de l’argent pour vivre ». Ce qui le rend dépressif, c’est que bientôt il ne va plus en avoir, qu’il est pratiquement impossible pour lui de retrouver un emploi en ce moment et qu’il ne voit pas comment lui-même et sa famille vont pouvoir continuer à vivre : manger, se vêtir, …
    On lui a appris qu’il est mauvais, pour lui et pour sa famille, de ne pas apporter l’argent nécessaire à la vie de son épouse, de ses enfants et de lui-même.
    Sa seule croyance (Il faut avoir de l’argent pour vivre) et ce qu’on lui a appris (Il est mauvais de ne pas en avoir quand on est chef de famille) n’ont rien d’extravagant ou d’artificiel.
    Comment peut-il, avec Spinoza, « construire sa propre conception des choses de la vie en tant qu’homme sage, sain de corps et d’esprit » ?
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Une analyse objective de la situation de crise socio-économique (enchaînement nécessaire de causes et d’effets pesant non seulement sur lui et sa famille mais aussi sur bien d’autres personnes) lui permettra d’en moins ‘ pâtir ‘.
      Ces ‘ causes extérieures ‘ agissant sur lui, par le fait même d’être comprises, changent de nature et donc de puissance.
      Comme dit dans mon article : « la force et l’accroissement d’une passion quelconque et sa persévérance à exister ne sont pas définies par la puissance par laquelle nous nous efforçons de persévérer dans l’existence mais par la puissance d’une cause extérieure comparée à la nôtre. » (Ethique IV, 5)
      Mr Durand doit en effet reconquérir sa propre puissance, sa propre énergie pour chercher dans le monde des solutions à son problème vital.
      Sombrer dans des pensées négatives comme « je suis une victime impuissante ; je suis mauvais parce qu’incapable de nourrir les miens, ‘ modèle de perfection ‘ que m’a inculqué ma famille », ne fera que le culpabiliser et le perdre encore plus.

      Votre phrase : « Sa seule croyance (Il faut avoir de l’argent pour vivre) et ce qu’on lui a appris (Il est mauvais de ne pas en avoir quand on est chef de famille) n’ont rien d’extravagant ou d’artificiel. » Ces valeurs apprises ne sont bien sûr ni artificielles, ni extravagantes mais c’est leur absoluité, leur aspect dictatorial sans analyse de leur bien-fondé et de leur applicabilité dans telle ou telle situation de vie pour tel ou tel individu qui sont dangereux.

      Bien à vous,
      Cécile Balligand

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