Les mécanismes de la soumission (3)

4. L’obligé

Enfin, un homme en tient un autre en son pouvoir « lorsqu’il se l’est attaché par un bienfait pour que l’obligé préfère se soumettre aux désirs du bienfaiteur plutôt que de suivre les siens propres et régler sa vie sur le jugement du bienfaiteur plutôt que d’en décider par lui-même ». Ce type de pouvoir est symétrique inverse et complémentaire du troisième. Symétrique inverse puisqu’il se fonde sur un affect de joie engendré chez l’obligé par le bienfaiteur et qui le détermine à produire ce qui est nécessaire pour reproduire cet affect. En conséquence, si l’obligé aime ce qu’aime le bienfaiteur et le reproduit sous sa direction, il obtiendra en retour des bienfaits et pourra espérer obtenir ces bienfaits dans le futur à la condition de continuer à se soumettre. Pouvoir complémentaire d’autre part, car l’espoir est une joie inconstante toujours accompagnée de crainte. L’obtention future des bienfaits par le dominé n’est jamais certaine puisqu’elle dépend de ce qu’il fera lui-même, c’est-à-dire de son obéissance. Or celle-ci n’est pas toujours constante du fait qu’on peut en être détourné par des biens immédiats et que les sollicitations ne font jamais défaut. Mais si tel est le cas, on ne manquera pas d’éprouver de la crainte, dérivée de la possibilité de perdre les bienfaits dont on disposait par obéissance, puisque la destruction de ce que nous aimons nous attriste. Or, entre deux biens, nous choisissons toujours le plus grand parce que nous y sommes déterminés par une cause plus puissante et si les avantages consécutifs à l’obéissance s’avèrent plus puissants que les autres, nous obéirons, la crainte n’intervenant que comme complément de l’espoir, produit par l’idée de ce que nous perdrions si nous n’obéissions pas. Comme dans le cas précédent, on retrouve bien un affect fondamental direct (l’espoir) qui engendre l’obéissance et continue de la reproduire et un affect indirect (la crainte). Et cela vaut tout autant pour l’obéissance de l’individu que pour celle de la multitude.

Remarquons que les deux dernières formes de soumission ont pour but et pour conséquence d’aligner le Conatus du dominé sur le désir du dominant avec l’apparence d’une « servitude volontaire ».

Applications

Dans ce chapitre, nous examinons les différentes situations de soumission envisagées dans le paragraphe introductif.

  1. Le syndrome de Stockholm

Définitions et exemples.

Le syndrome de Stockholm désigne un phénomène psychologique où des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers développent une empathie, voire une sympathie, ou une contagion émotionnelle avec ces derniers.

L’expression « syndrome de Stockholm » a été inventée par le psychiatre Nils Bejerot en 1973. Ce comportement paradoxal des victimes de prise d’otage fut décrit pour la première fois en 1978 par le psychiatre américain Frank Ochberg, en relation avec un fait-divers qui eut lieu en cette même ville.

Le fait-divers à l’origine de la découverte de ce phénomène eut lieu à … Stockholm en 1973 :

Le 23 août 1973, un évadé de prison, Jan Erik Olsson, tente de commettre un braquage dans l’agence de la Kreditbanken du quartier de Norrmalmstorg à Stockholm. Lors de l’intervention des forces de l’ordre, il se retranche dans la banque où il prend en otage quatre employés. Il obtient la libération de son compagnon de cellule, Clark Olofsson, qui peut le rejoindre. Six jours de négociation aboutissent finalement à la libération des otages. Curieusement, ceux-ci s’interposeront entre leurs ravisseurs et les forces de l’ordre. Par la suite, ils refuseront de témoigner à charge, contribueront à leur défense et iront leur rendre visite en prison. Une relation amoureuse se développa même entre Jan Erik Olsson et Kristin, l’une des otages.

La seconde manifestation frappante de ce phénomène, et qui reçut un écho extraordinaire en Europe, est discernable dans la réaction postérieure d’un diplomate de l’ambassade d’Allemagne en Suède, pris en otage à Stockholm, en 1975. Délivré, il déclare ressentir de l’affection pour ses agresseurs, membres d’un mouvement terroriste allemand, la « bande à Baader »

Autre exemple : en 1974, la presse internationale commente abondamment la prise en otage de Patricia Campbell Hearst, fille de Randolph Hearst, propriétaire d’un empire de communication aux Etats-Unis.

Patricia a 19 ans lorsqu’elle est enlevée, le 3 Février, par le groupe terroriste « Armée Sibianaise de Libération », à Berkeley, en Californie. Le groupe a un combat : la lutte pour une révolution sociale en faveur des plus démunis. Le groupe terroriste promet de délivrer la jeune fille si le père de celle-ci fait distribuer de la « nourriture de bonne qualité » à tous les pauvres de la Californie. Randolph Hearst plie et dépense environ deux millions de dollars dans la livraison d’aliments aux catégories sociales concernées, 70 dollars par personne.

Suivant les confessions de Patricia, livrées dans son autobiographie, face à la bienveillance de ses agresseurs et impressionnée par la puissance de leur détermination, une dynamique psychique s’est développée en elle, au fur et à mesure que son admiration pour ceux-là augmentait : pour elle, ils étaient convaincus d’agir pour « une cause juste ».

Le 15 avril 1974, durant l’attaque de la banque Hibernia Bank de San Francisco (banque des parents de la meilleure amie de Patricia), les caméras de sécurité filment les assaillants. Parmi eux, Patricia, mitraillette à la hanche.

Jusqu’au mois de Mai 1976, elle continua à participer aux activités du groupuscule, lorsqu’elle fut arrêtée. Pour se défendre devant le tribunal, elle allégua que son attitude avait été générée par son épuisement psychologique, qu’il fallait considérer son isolement, dans une chambre où elle avait dû endurer différents types de torture, jusqu’au viol ce qui expliquait, selon elle, son choix: adhérer à l’organisation terroriste ou mourir !

Condamnée par la Justice de Californie à dix ans d’emprisonnement, Patricia Hearst ne purgea que 23 mois de détention, en faveur d’une grâce qui lui fut accordée par Jimmy Carter, président des Etats-Unis.

Dernier exemple : Patrícia Abravanel, fille de Sílvio Santos, propriétaire d’une chaîne de télévision populaire, est prise en otage, le 21 août 2001. Après sept jours de captivité, ses ravisseurs négocient une rançon et obtiennent 500.000 R$ pour la libération de la jeune fille. Quelques heures après la fin de sa captivité, interrogée par des journalistes, nous découvrons une Patrícia « tout sourire », déclarant avoir été bien traitée, ajoutant même qu’elle excuse ses agresseurs,… jusqu’à profiter de la tribune qui lui est offerte pour discourir sur la justice sociale, pour plaider pour une distribution plus juste des revenus et condamnant, enfin, la corruption régnant dans son pays !

Jean-Pierre Vandeuren

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