Propos sur le bonheur

« (1) L’expérience m’avait appris que toutes les occurrences les plus fréquentes de la vie ordinaire sont vaines et futiles ; je voyais qu’aucune des choses, qui étaient pour moi cause ou objet de crainte, ne contient rien en soi de bon ni de mauvais, si ce n’est à proportion du mouvement qu’elle excite dans l’âme : je résolus enfin de chercher s’il existait quelque objet qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et par quoi l’âme, renonçant à tout autre, pût être affectée uniquement, un bien dont la découverte et la possession eussent pour fruit une éternité de joie continue et souveraine. » (Traité de la Réforme de l’Entendement)

Une philosophie est dite eudémoniste lorsqu’elle se donne le bonheur comme but ultime. De ce point de vue, Spinoza est clairement eudémoniste, puisque dans l’extrait repris ci-dessus, il se fixe comme but la recherche du bonheur. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est le bonheur. Etymologiquement, il signifie « bonne fortune ». En ce sens, Spinoza n’est alors certainement pas eudémoniste puisqu’il recherche un bien dont la possession ne dépendrait justement pas de la fortune et qui lui procurerait une joie durable. Ainsi, les philosophes qui constatent que tout bonheur ici-bas est nécessairement éphémère, les bouddhistes,  schopenhaueriens et autres freudiens (« il n’est pas dans le plan du créateur que l’homme soit fait pour le bonheur »), se sont-ils laissés piégés par une acception simple de la notion de bonheur et n’ont-ils pas réfléchi plus avant à la recherche d’un bonheur possiblement stable. Spinoza semble avoir été le seul à l’avoir fait. Ce bonheur stable se trouve dans la satisfaction de soi. C’est ainsi qu’on peut interpréter l’éternel retour de Nietzsche comme test de l’atteinte de ce bonheur. Comment en effet, parvenu au stade de la satisfaction de soi, ne pas pouvoir accepter que les moments, tous les moments reviennent éternellement ?

Détaillons tout cela …

L’esprit est l’idée du corps. Originairement. Mais il est bien plus que cela, car sur cette idée originaire, il fait travailler la mémoire, la logique, la projection, les liens avec d’autres idées et ainsi construit des idées d’idées qui sont l’apanage de l’homme. Sans doute tout être est animé et possède un esprit qui est l’idée de son corps. Un atome d’oxygène, par exemple, possède un esprit que l’on peut imaginer comme étant son pouvoir de discernement des autres particules. C’est ainsi qu’il reconnaît une particule semblable et, par exemple, une particule d’hydrogène, pour former une molécule d’eau. Mais il est peu probable qu’il puisse former une idée de ce pouvoir de discernement. Cette faculté est réservée à l’être humain. L’idée de l’idée est la conscience humaine. C’est sa grandeur, mais aussi son tourment. Seul l’homme est tourmenté et ce tourment provient de cette conscience, de cette idée d’idée. Par-là, on rejoint les notions d’en-soi et de pour-soi sartriennes, comme celle de double réflexivité de Kierkegaard. Ambivalence inhérente à tout ce qui touche l’être humain.

Quelle conséquence pour le bonheur ? Il me semble, et cela donnera lieu à des définitions ultérieures de la notion de bonheur, qu’il faille distinguer deux types d’approche, basée chacune sur celles de l’esprit, la première en tant qu’idée directe du corps, la seconde en tant qu’idée d’idée. Imaginons-nous, par exemple, nous promenant dans les bois ou les champs. Le temps est au beau fixe, pas trop chaud, un vent léger nous rafraîchit, notre esprit n’est ni fixé sur le passé, ni sur l’avenir, il se contente d’enregistrer le bien-être corporel ou se préoccupe de penser à diverses choses agréables. Nous sommes bien. Nous coïncidons en quelque sorte avec notre en-soi. Nous sommes heureux, disons au premier degré. Un bonheur qui dépend certes des circonstances (en cela, il rejoint bien l’étymologie du mot), mais qui n’en est pas moins une sorte de moment d’éternité que l’on aimerait prolonger mais que l’on sait fugace. Ce type de bonheur dépend très fortement du lien direct entre l’état de notre corps et l’idée que notre esprit s’en fait. Une préoccupation vient à nous rejoindre, notre esprit se retrouve plongé dans sa mémoire ou sa capacité de projection et ce bonheur se dérobe aussitôt. Notre esprit ne coïncide plus avec la conscience du bien-être de notre corps. Continuons donc à désigner ce type de bonheur par le mot de « bonheur » puisqu’il correspond à son étymologie. Il dépend des rencontres et des circonstances extérieures à nous ; il est éphémère tant et si bien qu’on dit de lui qu’il n’existe pas ; il est un « instant d’éternité », ce qui en est une très jolie définition poétique ; il est sans doute à l’origine des fameux « carpe diem » ou « profite de l’instant présent ». Le définir donc : un bien-être corporel lié aux rencontres et dont l’esprit s’en fait une idée très aigüe. Conséquence pratique : être tout entier au moment, libérer son esprit des craintes et des préoccupations liées au passé et à l’avenir, se convaincre de l’éternité de chaque instant d’un tel bonheur.

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! Combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?

(Esther Graneck)

Le second type de bonheur correspond à l’idée de l’idée. L’essence de tout être est le « conatus », l’effort pour persévérer dans son être. Mais cet effort est a priori sans but, car l’homme ne se connaît pas. Le rôle de l’esprit, au moyen de la réflexivité, de l’idée de l’idée, est alors d’essayer de connaître ce conatus, cette individualité que nous sommes, de donner un but à cet effort et un objet adéquat aux divers désirs qui naissent de cet effort, adéquat, c’est-à-dire « dont nous sommes la propre cause ». Reprenons par exemple le cas de Tomas dans l’insoutenable légèreté de l’être, de l’ambivalence du sentiment amoureux qui voudra se réaliser à la fois dans l’aventure et la recherche de la stabilité, dans la légèreté et la lourdeur. Vers lequel de ces deux pôles notre individualité est-elle le plus attirée ? Dans quelle situation serons-nous le plus satisfait de nous-mêmes, l’aventure ou la stabilité ? L’errance de l’homme réside dans l’ambivalence, dans la confusion de sentiments dans laquelle il se trouve inexorablement impliqué. Un des rôles de l’esprit est d’éclairer cette confusion en lui faisant découvrir son utile propre. L’outil dont dispose l’esprit pour découvrir cet utile propre est l’analyse des joies et des tristesses, ainsi que des idées confuses qui les sous-tendent et qui permettent de dévoiler l’individu. Découvert, cet utile propre permettra de diriger tous les désirs vers sa réalisation. Le bonheur  est  donc l’accomplissement véritable du Conatus, tel qu’il est saisi par la « connaissance réflexive ». Il est donc aussi l’accord avec soi-même, la cohérence intérieure qui a dépassé le « flottement de l’âme » et l’ambivalence des affects irréfléchis. Il est ainsi satisfaction de soi et « amour de soi ». Mais il implique aussi l’amitié, c’est-à-dire l’accord des esprits libres qui se réclament de la raison et désirent pour les autres, le bien qu’ils désirent pour eux-mêmes. D’où les deux seuls désirs actifs pour Spinoza capables de mener à un tel bonheur : la Fermeté (« le désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être d’après le seul commandement de la Raison ») et la Générosité (« le désir par lequel chacun s’efforce, par le seul commandement de la raison, d’aider les autres hommes et de se lier d’amitié avec eux »).

Jean-Pierre Vandeuren

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4 commentaires pour Propos sur le bonheur

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Bonjour
    Spinoza expose, me semble-t-il, deux versions du bonheur que je qualifierais respectivement de faible et de forte.
    Je m’explique.
    Dans l’avant-dernière proposition de l’Éthique, Spinoza s’adresse à ceux qui ne savent pas que leur Esprit est éternel et leur rappelle que la Fermeté et la Générosité sont les deux affects actifs qui suffisent pour connaître un premier bonheur.
    Aux autres, ceux qui savent que leur Esprit est éternel (s’il y en a) est promise la béatitude, l’amour intellectuel de Dieu, l’affect actif le plus fort qui soit.
    A mon point de vue, l’article, qui se termine en citant la Fermeté et la Générosité, vise cette première forme de bonheur que je qualifie de faible (ce qui n’a rien de secondaire car il supplante les malaises existentiels).
    Toutefois, l’article se réfère, au début, à un passage du T.R.E qui fait signe vers la version forte. De plus, vous parlez de définitions ultérieures de la notion de bonheur et j’en conclus que vous n’avez pas dit votre dernier mot à ce sujet.
    Je reste donc attentif à ce que vous publiez sur votre site qui, je le constate, s’étoffe rapidement.
    Cordialement

    • cballigand dit :

      Bonjour et merci pour votre commentaire éclairé,

      Vous avez totalement raison : dans cet article nous ne visons que ce vous qualifiez de version faible du bonheur.
      L’amour intellectuel de Dieu, cet affect actif suprême, repose sur le mythique troisième genre de connaissance (je ne dis pas mystique), dont vous faites incidemment remarquer entre parenthèses que vous ignorez si certains ont pu l’atteindre. Personnellement, je pense avoir une « intuition » de cette science intuitive, dont le meilleur exemple n’est pas celui cité dans l’Ethique (quatrième proportionnelle), mais l’Ethique elle-même. Ainsi, de la connaissance adéquate des deux attributs, Pensée et Etendue, Spinoza y déduit une connaissance adéquate de l’Esprit, du Corps et de leur relation. Cependant nous pensons que cette notion est difficilement transmissible au public plus large auquel nous désirons nous adresser et, étant convaincus, comme vous le faites aussi remarquer, que la version faible du bonheur suffit pour supplanter les malaises existentiels, nous avons décidé (momentanément?) de nous y restreindre.
      Reste que vous avez encore une fois raison de mettre en évidence le fait que le premier paragraphe cité du TRE vise la version forte du bonheur, la béatitude, et que nous commettons ainsi une légère trahison envers l’esprit du texte cité.

      C’est un véritable plaisir de vous avoir comme lecteur.

      Cordialement

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Bonjour
    Je vous remercie pour votre réponse qui m’invite à prolonger un peu l’entretien.
    Spinoza écrit à la proposition 57 de la quatrième partie de l’Éthique que la sagesse de l’homme libre est une méditation de la vie. Cette méditation prendra parfois la forme, comme vous l’indiquez, d’une « analyse des joies et des tristesses, ainsi que des idées confuses qui les sous-tendent et qui permettent de dévoiler l’individu. ».
    L’Éthique, prise dans sa totalité, est une méditation de la vie et le lecteur, si cela lui convient, est invité à la faire sienne, à l’incarner, à sa façon.
    Cordialement

  3. cballigand dit :

    La proposition 57 que vous citez se déduit de la définition du Conatus particularisé à l’homme libre qui, vivant sous le précepte de la Raison, désire conserver son être, vivre et agir en recherchant l’utile qui lui est propre. C’est pourquoi son Conatus s’exprime en un désir de méditation sur la vie, c’est-à-dire en désir de philosophie. Ainsi, j’aurais bien vu votre remarque comme commentaire de l’article « Désir de philosophie et Conatus ».

    Cordialement

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