Désir de philosophie et Conatus

Revenons encore à Tomas, protagoniste principal de L’insoutenable légèreté de l’être en proie à ses interrogations :

« Il s’accablait de reproches, mais il finit par se dire que c’était au fond bien normal qu’il ne sût pas ce qu’il voulait :

L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures.

Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul ? »

« Mais combien de temps eût-il été tourmenté par la compassion ? Toute la vie ? Toute l’année ? Un mois ? Ou juste une semaine ?

Comment pouvait-il savoir ? Comment pouvait-il le vérifier ?

[…] Mais l’homme, parce qu’il n’a qu’une seule vie, n’a aucune possibilité de vérifier l’hypothèse par l’expérience de sorte qu’il ne saura jamais s’il a eu tort ou raison d’obéir à son sentiment. »

En proie à l’ambivalence, Tomas, pense sa vie afin  de pouvoir vivre sa pensée. Ici,  face à Nietzsche qui défend l’idée de l’éternel retour, cette théorie qui pose le caractère cyclique de l’univers et de ses événements, il oppose une vision de l’histoire unique, chaque personne n’ayant qu’une seule vie à vivre, devant saisir les opportunités qui ne se représenteront jamais plus : l’être est léger, il file, il échappe aux individus. C’est l’idée de l’éternel retour qui introduit de la pesanteur dans nos vies.

De même, l’éternel retour suggère une philosophie de l’histoire statique, alors que Kundera croit en une histoire dynamique, il croit au progrès.

« Après son retour de Zurich à Prague, Tomas fut pris de malaise à l’idée que sa rencontre avec Tereza avait été le résultat de six improbables hasards.

Mais un événement n’est-il pas au contraire d’autant plus important et chargé de signification qu’il dépend d’un plus grand nombre de hasards ?

Seul le hasard peut nous paraître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant. »

« Le hasard a de ces sortilèges, pas la nécessité. Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant […] »

 Ici encore, en proie au doute quant à son amour pour Tereza, Tomas théorise : contre la vision romantique, qui voit dans la rencontre amoureuse la rencontre programmée de deux êtres, il oppose une conception accidentelle de l’amour. Personne ne serait  destiné à personne. L’amour, en sus d’être fortuit, est fugace et pour cette raison l’homme moderne y accorde beaucoup trop d’importance.

Et il poursuit afin de pouvoir caractériser son éventuel amour pour Tereza en théorisant la différence entre son désir pour elle et celui pour  ses maîtresses :

« Avec les autres femmes, il ne dormait jamais. »

« C’est pourquoi il fut tellement surpris quand il se réveilla et que Tereza le tenait par la main ! […]

Depuis, tous deux se réjouissaient d’avance du sommeil partagé. »

« Tomas se disait : coucher avec une femme et dormir avec elle, voilà deux passions non seulement différentes mais presque contradictoires. L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme). »

Penser sa vie et vivre sa pensée. C’est peut-être la meilleure définition du désir de philosophie.

C’est l’existence qui rend la philosophie nécessaire. Elle est la protestation d’un être qui, face à ce qu’il vit, ne peut demeurer sans voix, ne peut rester simple d’esprit, mais devient, au contraire, pourrait-on dire, complexe d’esprit, et théorise, échafaude, non seulement pour comprendre, mais aussi pour se protéger et continuer à vivre, pour son bonheur ou son malheur. La pulsion philosophique poursuit, en la faisant bifurquer, la pulsion vitale, le Conatus. Le désir de philosophie est une expression du Conatus.  Il y a, derrière toute grande pensée, une vie qui n’a pu s’empêcher de théoriser. Car c’est souvent pour se protéger de la vie qu’on théorise à son sujet. C’est pour la rendre plus rationnelle qu’on la rationnalise. La philosophie est la rencontre entre la vie et la théorie, l’essai de fusion de l’émotion de la vie et de la lucidité de la théorie. La libération humaine de la servitude des passions ne peut passer que par le désir philosophique de bien orienter nos désirs en accord avec notre Conatus.

Les lecteurs de philosophie sont des êtres possédés par d’autres philosophes. En fait, il faut distinguer trois stades dans la relation avec une philosophie : la compréhension, la possession et la complicité, qui est n’est autre qu’une amitié doublée d’un projet commun. Nous sommes possédés par Spinoza.

L’individu est toujours sous l’empreinte d’un système. Sa conscience est encore balbutiante que le jeune enfant est déjà pétri de culture. Il y a d’emblée capture par une idéologie. Il faut voir le philosophe comme celui qui structure une nouvelle fois son esprit, consciemment et librement. Il consent à être possédé par une pensée choisie, au lieu d’être guidé par un système imposé. Le thème de la réforme de l’entendement : réformer par la philosophie, c’est substituer une possession fertile à un formatage stérile ou aliénant, passer de la connaissance imaginative à la connaissance par la Raison.

Seul le désir détient la clé de la philosophie. Nous sommes ce qui nous motive, ce qui nous pousse à augmenter notre puissance d’être et d’agir. Le concept, certes central en philosophie, n’est qu’un moyen au service d’une série de fins, de désirs latents que l’on pourrait énumérer comme suit, à la suite de Pascal Chabot dans son essai « Les sept stades de la philosophie » : élucider, libérer, se connaître, transmettre, prospecter, transformer et réjouir. Les concepts, les visions du monde, les architectoniques et les modes de communication sont les contenus manifestes de la philosophie. Il lui donne sa diversité et ses bigarrures. Ils interdisent toute tentative de conférer à la philosophie une identité. C’est la réunion des fins énoncées qui est le propre de la philosophie. Elle forme une identité opératoire de celle-ci, expression de ses désirs latents.

En philosophie, il est important de comprendre que ce dont on parle existe deux fois : une première fois en tant qu’idée, une seconde fois, en tant qu’expérience vécue. Penser sa vie et vivre sa pensée. Confrontation entre la théorie et la vie. Cette double existence est typique de la philosophie. La science, par exemple, exclu la contamination de la théorie par le vécu.

Elucider, c’est mettre au jour la relation entre la pensée et le vécu (Tomas : vécu : comment être sûr de faire le bon choix ? pensée : impossible, car il n’y a qu’une vie …).

Libérer, c’est nier une manière impropre de lier théorie et vie. (Tomas : opposition à la théorie nietzschéenne de l’éternel retour).

Le philosophe joue entre la théorie et la vie. Face à une entrave, il quitte l’arène où se posent les problèmes réels pour les transposer dans son espace symbolique n’utilisant que le langage. C’est pourquoi nous croyons à la puissance de la thérapie par la philosophie pour résoudre les problèmes existentiels, les conflits de désirs, l’ambivalence qui entrave notre action.

Se connaître, c’est resserrer les liens entre vie et théorie au point de les faire se coïncider. C’est faire naître sa pensée du cœur de sa vie.

Transmettre est l’opération charnière qui fait le lien entre l’individu et la communauté, entre l’intime et sa communication.

Prospecter, c’est inventer une préférence, c’est créer un monde par la pensée, c’est chercher un chemin pour nourrir concrètement la relation de la vie et de la pensée, un chemin individuel, marqué du sceau du désir. Notre chemin individuel est tracé à l’aide de Spinoza.

Transformer, c’est créer de nouvelles réalités, c’est de faire de la vie une existence qui ait un sens, c’est-à-dire une projection théorique et conceptuelle qui prolonge l’existence, c’est nouer la théorie et la vie.

Et enfin, réjouir est le couronnement des processus précédents. La joie du cheminement réfléchi et personnel est la marque de l’augmentation de puissance de l’individu qui s’y est consacré.

La philosophie a bien une utilité personnelle : elle est indispensable à celui qui s’en sert pour traduire la poussée de son Conatus en désirs concrets qui le respectent.

Jean-Pierre Vandeuren

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