Le langage : les maux des mots, les mots des maux et les mots qui sauvent (3/8)

Spinoza et le langage

« Spinoza a su réaliser le miracle d’un langage qui ne comporte aucune rhétorique comme sa pensée ne contient aucune apologétique, d’un langage qu’on ne remarque pas et qui n’attire jamais l’attention, en quelque sorte il n’existe pas — ou le moins possible — en tant quel. On a le sentiment de lire directement la pensée » (Jean Lacroix).

L’œuvre de Spinoza est traversée de part en part par des préoccupations liées au langage. Il a écrit une grammaire hébraïque, prélude sans doute à son analyse philologique de la Bible dont les résultats sont consignés dans le Traité Théologico-Politique qui peut être considéré comme un ouvrage purement linguistique, puisqu’il est l’étude minutieuse du texte de l’ancien testament, étude effectuée dans le but de transformer l’esprit de son lecteur, lecteur du langage des Ecritures, en le faisant passer d’une lecture « miraculeuse » productrice de pratiques d’exclusion et de soumission, à une lecture « rationnelle » productrice de pratiques de justice et de charité.

Deleuze a fait remarquer que L’Ethique est un livre double : il y a L’Ethique des définitions, axiomes, postulats, propositions et démonstrations où Spinoza s’efforce d’utiliser un langage le plus neutre possible, le plus éloigné des scories liés à l’imagination et celle des scolies où il reprend la langue commune afin de discuter de ses positions et de les confronter, souvent de façon polémique, aux positions vulgaires souvent  relayées par les plus grands philosophes eux-mêmes qui ne font que se perdre dans l’abîme des délires portés par la confusion véhiculée intrinsèquement par les mots.

Car, pour Spinoza, les mots véhiculent des maux, ainsi qu’il l’affirme dans les § 88 et 89 du Traité de la Réforme de l’Entendement :

« 88. Ensuite, comme les mots sont une partie de l’imagination, c’est-à-dire que, selon qu’une certaine disposition du corps fait qu’ils se sont arrangés vaguement dans la mémoire, nous nous formons beaucoup d’idées chimériques, il ne faut pas douter que les mots, ainsi que l’imagination, puissent être cause de beaucoup de grossières erreurs, si nous ne nous tenons fort en garde contre eux.

89. Joignez à cela qu’ils sont constitués arbitrairement et accommodés au goût du vulgaire, si bien que ce ne sont que des signes des choses telles qu’elles sont dans l’imagination, et non pas telles qu’elles sont dans l’entendement ; vérité évidente si l’on considère que la plupart des choses qui sont seulement dans l’entendement ont reçu des noms négatifs, comme immatériel, infini, etc., et beaucoup d’autres idées qui, quoique réellement affirmatives, sont exprimées sous une forme négative, telle qu’incréé, indépendant, infini, immortel, et cela parce que nous imaginons beaucoup plus facilement les contraires de ces idées, et que ces contraires, se présentant les premiers aux premiers hommes, ont usurpé les noms affirmatifs. Il y a beaucoup de choses que nous affirmons et que nous nions parce que telle est la nature des mots, et non pas la nature des choses. Or, quand on ignore la nature des choses, rien de plus facile que de prendre le faux pour le vrai. »

 Les maux des mots

Nous avons déjà, à de nombreuses reprises, souligné le fait que, pour Spinoza, toute diminution de notre puissance d’être et d’agir ne peut provenir que de nos idées inadéquates, idées mutilées et confuses, séparées des idées de leur cause (voir, par exemple, notre article Causalité). Dans la mesure où notre essence actuelle (dans l’existence) est notre Conatus, notre effort pour augmenter notre puissance d’être et d’agir, les idées inadéquates sont nos maux.

Quel est le rapport entre ces idées et les mots ?

Plus généralement, quel est le rapport entre les idées et les mots ?

Pour répondre à ces questions, il nous faut connaître d’abord la nature des termes en présence : les idées et les mots.

Dans L’Ethique, Spinoza donne la définition de l’idée (Eth II, Définition 3) :

« Par idée, j’entends un concept de l’Esprit que l’Esprit forme en raison du fait qu’il est une chose pensante.

Explication : Je dis concept plutôt que perception, car la perception semble indiquer que l’Esprit est passif devant l’objet ; mais le concept semble exprimer l’action de l’esprit ».

Retenons d’abord de cette définition que l’idée est située dans l’attribut Pensée, qu’elle un mode de cet attribut, et ensuite que l’idée est le résultat d’une conception de l’esprit, c’est-à-dire de son activité, à la fois de compréhension (inadéquate ou adéquate) et de production du réel. C’est pourquoi, plus loin dans L’Ethique, Spinoza enjoindra de ne pas envisager une idée comme une « peinture muette sur un tableau » ; une idée parle, elle affirme ou nie.

Spinoza n’a jamais élaboré une théorie du langage, ce qui fait qu’on ne trouve pas dans son œuvre de définition explicite du mot. Mais on peut cependant y découvrir sa conception de la genèse des mots, ce qui nous suffira puisque nous en aurons une idée génétique.

En bref, les mots ont été inventés par l’homme commun (le « vulgaire » dans les termes de Spinoza), dans le but de désigner ses affections corporelles  provoquées par la rencontre fortuite des choses extérieures (danger, peur, désirs, etc.) et de les communiquer à ses semblables. Cette désignation est elle-même corporelle puisque c’est une émission de sons par la langue et la bouche. Remarquons en passant que le mot fait donc partie de l’attribut Etendue, il est un mode de cet attribut. Le récepteur de ce son, à son écoute, éprouve donc une affection corporelle. Une affection corporelle étant une image (l’image de la chose rencontrée ; voir A propos de Eth II, 17, Scolie et l’imagination), le mot accolé à l’affection corporelle initiale, à l’image initiale,  pour la désigner est donc une image d’une image. Il ajoute ainsi un degré de confusion à la confusion initiale de l’image. Remarquons aussi qu’une image est de l’ordre de la perception, elle est passive, on la reçoit et on l’enregistre, mais elle n’affirme ni ne nie rien en elle-même.

L’image n’est pas la chose, elle exprime plutôt la nature de notre corps que celle de la chose. De là l’origine de la confusion de la connaissance imaginative, le premier genre de connaissance. L’augmentation de confusion due à l’utilisation des mots provient de leur abstraction nécessaire par rapport aux images, aux affections corporelles qu’ils doivent désigner. Comme il y a une infinité de choses extérieures différentes qui peuvent  affecter et une infinité d’individus différents pouvant être affecté, il est impossible, pour instaurer une communication viable,  d’utiliser un mot pour chaque affection corporelle vécue. Le mot est une abstraction qui ne retient que les aspects essentiels de l’image. Lorsque nous parlons de l’arbre situé en face de notre maison, toute sa singularité est dissoute dans le mot « arbre » : son type (chêne, frêne, saule, peuplier, …), sa hauteur, la circonférence de son tronc, la couleur et la forme de ses feuilles, etc.

Et le degré de confusion augmente proportionnellement avec le degré d’abstraction du mot. C’est ce que dénonce le premier scolie de Eth II, 40, dont la fin, soulignée par nous, met en évidence la raison des maux causés par les mots :

« Toutefois, comme je ne voudrais rien omettre en ce livre qu’il fût nécessaire de savoir, je dirai en peu de mots quelle est l’origine de ces termes qu’on appelle transcendantaux, comme être, chose, quelque chose. Ces termes viennent de ce que le corps humain, à cause de sa nature limitée, n’est capable de former à la fois, d’une manière distincte, qu’un nombre déterminé d’images (j’ai expliqué ce que c’est qu’une image dans le Schol. de la Propos. 17, partie 2). De telle façon que si ce nombre est dépassé, les images commencent de se confondre ; et s’il est dépassé plus encore, ces images se mêlent les unes avec les autres dans une confusion universelle. Or, on sait parfaitement (par le Corollaire de la Propos. 17 et la Propos. 18, partie 2) que l’Esprit humain est capable d’imaginer à la fois d’une manière distincte un nombre de corps d’autant plus grand qu’il se peut former dans le corps humain plus d’images. Ainsi, dès que les images sont livrées dans le corps à une entière confusion, l’Esprit n’imagine plus les corps que d’une manière confuse et sans aucune distinction, et les comprend toutes comme dans un seul attribut, l’attribut être ou chose, etc. Ces notions, du reste, peuvent être aussi expliquées par les divers degrés de force que reçoivent les images, et encore par d’autres causes analogues qu’il n’est pas besoin d’expliquer ici, puisqu’il suffit pour le but que nous poursuivons d’en considérer une seule, et que toutes reviennent à ceci, savoir, que les termes dont nous parlons ne désignent rien autre chose que les idées à leur plus haut degré de confusion.

C’est par des causes semblables que se sont formées les notions qu’on nomme universelles ; par exemple, l’homme, le cheval, le chien, etc. Ainsi, il se produit à la fois dans le corps humain tant d’images d’hommes, que notre force imaginative, sans être épuisée entièrement, est pourtant affaiblie à ce point que l’Esprit humain ne peut plus imaginer le nombre précis de ces images, ni les petites différences, de couleur, de grandeur, etc., qui distinguent chacune d’elles. Cela seul est distinctement imaginé qui est commun à toutes les images, en tant que le corps humain est affecté par elles ; et il en est ainsi, parce que ce dont le corps humain a été le plus affecté, c’est précisément ce qui est commun à toutes les images ; et c’est cela qu’on exprime par le mot homme, et qu’on affirme de tous les individus humains en nombre infini, le nombre déterminé des images échappant à l’imagination, comme nous l’avons déjà expliqué.— Maintenant, il faut remarquer que ces notions ne sont pas formées de la même façon par tout le monde ; elles varient pour chacun, suivant ce qui dans les images a le plus souvent affecté son corps, et suivant ce que l’Esprit imagine ou rappelle avec plus de facilité. Par exemple, ceux qui ont souvent contemplé avec admiration la stature de l’homme entendent sous le nom d’homme un animal à stature droite ; ceux qui ont été frappés d’un autre caractère se forment de l’homme en général une autre image ; c’est un animal capable de rire, un animal bipède sans plumes, un animal raisonnable, et chacun se forme ainsi, suivant la disposition de son corps, des images générales des choses. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que tant de controverses se soient élevées entre les philosophes qui ont voulu expliquer les choses naturelles par les seules images que nous nous en formons. »

Jean-Pierre Vandeuren

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