Le mensonge, du point de vue de L’Ethique (1/3)

Introduction 

Notre titre est un détournement de celui d’un article presque éponyme de Eric Fiat paru dans la revue Soins Pédiatrie-Puériculture n°201 – août 2001, Le mensonge du point de vue de l’éthique, article consultable à l’adresse

 http://philo.pourtous.free.fr/Articles/Eric/mensongeethique.htm

Le mensonge fait l’objet d’une réprobation générale … avec d’éventuelles accommodations. Le commun des mortels s’en offusque quand il le subit, mais s’en accommode fort bien quand il le sert, fut-ce sous la forme d’une mauvaise foi à sa propre encontre. Les politiciens s’en servent fort habilement (« La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. » (Hannah Arendt)), mais n’hésitent pas à le condamner publiquement. Enfin, les philosophes se partagent en deux clans. D’un côté, il y a les rationalistes purs et durs (Platon, Kant) qui le condamnent sans appel en toutes circonstances (« Car le mensonge nuit toujours à autrui : même s’il ne nuit pas à un autre homme, il nuit à l’humanité en général et il rend vaine la source du droit. » (Kant)), et d’autres qui le tolèrent, soit par humanité (Benjamin Constant : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible […]. Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. »), soit par calcul utilitaire (les utilitaristes précisément, dont Stuart Mill : « C’est un fait reconnu par tous les moralistes que cette règle même [dire la vérité], aussi sacrée qu’elle soit, peut comporter des exceptions : ainsi – et c’est la principale – dans le cas où, pour préserver quelqu’un (et surtout un autre que soi-même) d’un grand malheur immérité, il faudrait dissimuler un fait (par exemple une information à un malfaiteur ou de mauvaises nouvelles à une personne dangereusement malade) et qu’on ne pût le faire qu’en niant le fait. Mais pour que l’exception ne soit pas élargie plus qu’il n’en est besoin et affaiblisse le moins possible la confiance en matière de véracité, il faut savoir la reconnaître et, si possible, en marquer les limites. »), soit par prudence et à-propos (Aristote, pour qui la vertu est toujours juste mesure entre deux vices (l’un par défaut, l’autre par excès), une juste mesure étant à inventer, entre l’exhibition obscène de la vérité et sa dissimulation honteuse). On pourra consulter avantageusement l’article d’Eric Fiat pour un développement des positions de Platon, Kant et Aristote.

Le but du présent article est double : expliciter la position morale de Spinoza face au mensonge et, en marge de toute considération morale, en le considérant « comme s’il était question de lignes, de surfaces ou bien de corps », essayer d’en exhiber ses racines anthropologiques et ses liens avec l’Imagination.

Spinoza et le mensonge

A notre connaissance, Spinoza, dans son œuvre, ne parle jamais de « mensonge », mais de « déloyauté » en opposition à la « bonne foi », et dans l’Ethique, cela n’arrive qu’une fois, dans la proposition 72 de la quatrième partie.

Cette partie se conclut, avant l’Appendice, qui en est l’exposé doctrinal synthétique, par sept propositions (de 67 à 73), « sur la personnalité et les principes d’existence de cet homme libre », l’homme libre étant « un homme qui vit sous le seul commandement de la Raison ».

C’est dans la proposition 72 qu’intervient le « mensonge » :

« L’homme libre, n’agit jamais par ruse, mais toujours avec loyauté. »

On a l’impression d’une affirmation résolument kantienne, impression fortement renforcée par le Scolie de cette proposition et l’argument qui y est soutenu :

« Demandera-t-on alors : Au cas où un homme pourrait se délivrer par mauvaise foi d’un danger actuel de mort, est-ce que la norme « conserver son être » ne lui conseille pas sans restriction d’être de mauvaise foi? On répondra de la même façon : Si la raison lui conseille cette conduite, elle le conseille donc à tous les hommes, et par conséquent la Raison conseille sans restriction aux hommes de ne conclure d’accords entre eux, pour unir leurs forces et établir des droits communs, que par fourberie, c’est-à-dire pour n’avoir pas en réalité de droits communs, ce qui est absurde.»

En effet, les arguments développés par Kant pour disqualifier moralement le mensonge en toutes circonstances, relèvent de la même logique implacable. Reprenons le paragraphe que Eric Fiat consacre à ces arguments :

« Le mensonge est éthiquement condamnable

A cette disqualification esthétique du mensonge, Kant substituera une inoubliable disqualification éthique et ce, parce que pour le penseur de Konigsberg, le mal vient de la contradiction et qu’il me suffit en vérité d’être un instant attentif à ce que me murmure ma propre raison et la loi morale qui s’y trouve, pour comprendre que le mensonge est un acte contradictoire, triplement contradictoire.

D’abord parce que le mensonge est contradiction entre la parole et la pensée, et qu’il ruine l’essence même de la parole qui est la confiance. Tout acte de parole promet la vérité, même – et surtout! – l’acte de parole qui ment et qui peut aller jusqu’à jurer qu’il dit vrai, alors qu’il ment. La société des hommes deviendrait vite infernale, si chacun devait se méfier de chacun. Je fais spontanément confiance au quidam auquel je demande mon chemin, perdu que je suis dans les rues de Metz ou de Bordeaux… Pourquoi ? Parce que tout se passe comme si me liait à lui une sorte de contrat de confiance, contrat antérieur à tous ceux que je pourrais un jour signer avec lui, et qui en est la condition de possibilité. Comme disent fort bien les Anglais, je n’aurais de relations humaines avec lui que si je peux supposer qu’il « means what he says« , qu’il est présent dans sa parole au moment où il me parle. Mentir, c’est violer l’essence même de la parole, laquelle devrait être le moyen d’expression de la pensée…

Il faut ensuite remarquer que le menteur ne veut pas qu’on lui mente. Mentir, c’est s’arroger un droit que l’on refuse à autrui, c’est contredire un principe auquel on reste attaché, parce qu’il s’agit là d’un principe dont on ne peut vouloir qu’il soit universellement contredit…

Et puis il faut enfin bien admettre que le menteur a toujours pour projet de ne pas mentir. Nous mentons à chaque fois, juste pour une fois ; à chaque fois, pour la dernière fois. Bref, nous mentons toujours à titre exceptionnel, précisément parce que la Loi morale ne cesse pas de parler en nous, au moment même où nous lui désobéissons… Même quand je me trouve des raisons de mentir – de « bonnes-mauvaises » raisons de mentir -, je sais bien que je n’ai cependant pas raison de mentir, parce que le mensonge est un acte contradictoire en soi, donc contraire à la raison.

Telle est la démonstration de Kant, qui nous demande d’être simplement attentif une seconde à cette voix de la Loi morale qui parle en nous, nous interdit impérativement tout mensonge, et qui parle en l’enfant le plus enfantin : même Pinocchio est assisté d’un Jiminy Cricket qui l’enjoint de ne pas mentir… Il entend « la voix de sa conscience », même s’il ne l’écoute pas, même s’il agit contrairement à ce qu’elle lui dit. »

Cette impression de similarité entre les positions spinozistes et kantiennes ne peut que mettre mal à l’aise un habitué de la lecture de Spinoza, d’autant plus qu’à celle-ci s’ajouterait le désarroi d’une possible contradiction dans la pensée de Spinoza. En effet, celui-ci affirme, dans le Traité Politique (III – 17) :

« Au surplus, nous ne prétendons nullement anéantir la bonne foi, cette vertu qui nous est également enseignée par la raison et par la sainte Écriture. Ni la raison, en effet, ni l’Écriture ne nous enseignent à garder toute espèce de promesse. Par exemple, si j’ai promis à quelqu’un de lui garder une somme d’argent, je suis dégagé de ma promesse du moment que j’apprends ou que je crois savoir que cet argent est le produit d’un vol ; j’agirai beaucoup mieux en m’occupant de le restituer au légitime propriétaire. De même, quand un souverain s’est engagé à l’égard d’un autre, si plus tard le temps ou la raison lui font voir que son engagement est contraire au salut commun de ses sujets, il ne doit point l’observer. L’Écriture ne prescrivant donc que d’une manière générale de garder sa parole et laissant au jugement de chacun les cas particuliers qui doivent être exceptés, il s’ensuit qu’il n’y a rien dans l’Écriture de contraire à ce que nous avons établi ci-dessus. »

Jean-Pierre Vandeuren

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6 commentaires pour Le mensonge, du point de vue de L’Ethique (1/3)

  1. Herve Dornier dit :

    Mensonge par rapport à soi ou par rapport à une « vérité absolue »? Toute la question est là. Spinoza place l’éthique au dessus de la morale. Si je suis suffisamment consistant, bâti de l’intérieur, éclairé, je peux et je dois en certaines circonstances) pratiquer le mensonge car je ne suis pas ignorant des causes qui me poussent à mentir. La fidélité, je la dois d’abord à moi-même, et non à un absolu extérieur à moi.

    • vivrespinoza dit :

      Que signifie « être suffisamment constant, bâti de l’intérieur, éclairé et non ignorant des causes qui me poussent à mentir »? Est-ce être un « homme libre » (au sens spinoziste)? Si oui, alors le Scolie de IV 72 semble interdire le mensonge en toutes circonstances. L’un des problèmes de l’article est précisément de répondre à cet apparent paradoxe entre la réponse assez « intuitive » que vous fournissez (et que j’aurais aussi avancée) et le contenu de cette proposition et de son scolie …

      • Herve Dornier dit :

        Après avoir relu la Proposition 72, sa démonstration et la scolie, je ne puis qu’abonder dans votre sens. Mais prenons le cas suivant, qui m’a été inspiré par Miguel Benasayag : imaginons que je sois résistant, pris par l’ennemi, et que je doive révéler la cachette de mes frères d’armes. Dois-je mentir? Dans un position Kantienne, oui. Mais dans une position Spinoziste je ne le crois pas. Car que s’agit-il de conserver en l’espèce? Mon être au regard d’un absolu dénommé Vérité ou mon être en tant que Résistant? A qui suis-je déloyal en commettant un mensonge? A mes frères d’armes, c’est-à-dire à moi-même en tant que Résistant. Si bien que l’on peut tout à fait affirmer qu’un Résistant qui commet un mensonge, en tant qu’il est libre n’agit pas par ruse mais par loyauté. Et si l’ennemi, découvrant mon mensonge, venait à me reprocher ma ruse, je lui répondrais qu’il ne s’agit d’une ruse que pour lui, que de son point de vue d’ignorant. S’il n’avait pas été ignorant de ma qualité de Résistant loyal, il ne m’aurait pas cru et m’aurait d’emblée soumis à la torture pour mettre mon identité de Résistant à l’épreuve de la souffrance.
        Aussi, le paradoxe apparent disparaît si l’on comprend la Proposition 72 rédigée en ces termes : « L’homme libre n’agit jamais par ruse [à l’égard de lui-même en tant que conscient de qui il est] mais toujours avec loyauté ». La ruse pour un résistant consisterait à se dire Résistant et, une fois soumis à la torture, trahir ses frères d’armes et par la même son identité de Résistant.

      • vivrespinoza dit :

        L’exemple que vous (re)prenez est effectivement l’exemple classique qui sera repris dans le deuxième volet de cette série d’articles.
        Je ne crois pas que le paradoxe puisse être levé en interprétant le mot « ruse ». Je pense que, par ruse, Spinoza entend bien une perfidie, un mensonge vis-à-vis de l’autre, non vis-à-vis de soi-même. Dans le cas de votre exemple, la ruse du résistant consiste justement à tromper l’ennemi en le persuadant qu’il n’est pas un résistant. Je crois aussi que le paradoxe ne réside pas vraiment dans IV 72, mais dans son Scolie, où il est déduit, de façon très kantienne, que, SI la Raison conseillait la perfidie à un homme (quelconque, pas nécessairement libre) en situation semblable à celle de votre Résistant, elle devrait la conseiller aussi à TOUS les hommes, et ainsi cela nuirait à l’humanité toute entière en sapant la source du droit (la loi commune). On retrouve très exactement l’aphorisme de Kant cité dans l’introduction de l’article.
        Mais je vous demande d’attendre la publication de la seconde partie de l’article (demain) afin d’y lire une réponse à ce paradoxe.

      • Herve Dornier dit :

        Merci pour votre réponse. Je patienterai donc jusqu’à demain.

  2. Comme j’ai souvent un mode de compréhension assez différent de celui de Jean-Pierre, je ne risque pas de « spoiler » en donnant dores et déjà mon interprétation du paradoxe.

    Je préciserai d’abord qu’il est important ici de bien voir que ce qui s’oppose au mensonge n’est pas la vérité, que ce soit avec un grand V ou pas, mais la sincérité ou la véracité. La vérité est la conformité de la pensée à son objet ; la non conformité de la pensée à son objet est la fausseté. Mentir ou encore être de mauvaise foi ne concerne pas l’adéquation avec le réel mais avec ma représentation du réel : c’est dire ce que je tiens pour faux. Être de bonne foi, sincère ou vérace, c’est dire ce que je tiens pour vrai. Il est clair alors que la position la plus naturelle et partant la plus rationnelle est de dire ce que l’on pense, ce qui s’appelle encore la franchise qui est une forme de liberté. Mais on peut sincèrement être dans l’erreur car ce que l’on tient pour vrai peut être faux et on peut dire un mensonge vrai, comme dans le cas d’un résistant qui croyant sauver ses camarades dirait qu’ils sont dans l’église du village pensant qu’ils se cachent en fait dans le cimetière alors qu’en réalité ils se trouveraient finalement bien dans l’église (cf. aussi le Mur, de Sartre).

    Ensuite, là où la position de Spinoza est éthique plutôt que morale, si par éthique j’entends les règles qu’il faut suivre parce qu’elles permettent d’augmenter ma puissance avec certitude tandis que la morale serait des règles qu’il faut suivre même si l’humain en sort affaibli, c’est que le mensonge, la fourberie ou la perfidie sont nécessairement des actes relevant de faiblesse et de servitude. En effet, si la raison commande aux hommes de s’unir et donc d’être véridiques, puisque s’unir dans le mensonge c’est en réalité être désuni, c’est bien parce que sans cela l’augmentation de leur puissance est nécessairement mutilée. Donc la seule chose qui me pousse à mentir reste l’imagination et la peur qui en découle. Le résistant qui ment ainsi aux nazis agit par espoir et donc par crainte également, autant dire par faiblesse et servitude : il espère par cette ruse bien dérisoire de sauver ses camarades et peut-être aussi leur permettre de venir le sauver, il peut aussi espérer qu’on cesse de le torturer alors qu’il ne sait rien de clair et distinct concernant l’issue des événements. Si au contraire à la façon d’un Jean Cavaillès, mathématicien et logicien spinoziste, le résistant se contente de ne rien dire, conscient que la raison qui le conduit n’a pas d’ego, ni donc de bien personnel à perdre ou à gagner, il n’y a qu’une puissance qui s’affirme, que rien ne peut empêcher, pas même la menace de la souffrance et de la mort.

    Ne pas agir par faiblesse mais par force, ce n’est bien sûr pas plus révéler la cachette des frères d’armes que de dire qu’ils sont ailleurs que là où je crois qu’ils sont. C’est ne rien dire, revenir au silence qui est celui-là même des choses et du réel en général, qui suivra son cours. Ou bien parler de vrai et libre plutôt que de s’apesantir sur ce qui est faux et servile. On peut parler de mensonge par omission quand on parle par exemple comme s’il n’y avait pas de problème alors qu’on sait par devers soi qu’il y a un problème (cas bien connu de l’adultère), mais cela revient à dire implicitement « je suis toujours marié à 100% avec toi » alors qu’on pense « en fait je ne le suis plus qu’à 50% » : inadéquation de la parole et de la pensée. Mais refuser de répondre à quelqu’un qui vous pose une question indiscrète ou malveillante en le regardant droit dans les yeux, ce n’est pas mentir, ce n’est pas dire la vérité non plus, mais c’est être vrai.

    Quant à revenir sur sa promesse quand les informations sur les conditions de la promesse évoluent, cela n’a rien d’un mensonge puisqu’il ne s’agit pas de trahir sa pensée en en disant l’opposé mais bien de traduire une évolution de sa pensée même. Si j’ai promis à un homme de conserver son argent alors que je supposais qu’il en était le légitime propriétaire, j’ai de bonne foi pensé ainsi être utile à la vie humaine ; mais si j’apprends qu’il n’était pas en fait le propriétaire de cette somme, je suis logiquement dégagé de ma promesse. En apportant l’argent à la police, en disant « voici une somme qui m’a été confiée alors que j’ignorais qu’elle était volée », je ne mens nullement mais je ne fais au contraire que dire ce qui s’est passé.

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