Démocratie, populisme et démagogie : un point de vue spinoziste (2/4)

Parcours historique de la qualification de « populisme »

Le suffixe « isme » dans un mot indique une prise de position favorable envers ce qu’induit le substantif auquel il est accolé. Dans le cas présent, il est attaché au terme « populus » qui, en latin, signifie le « peuple ». A partir de cette approche étymologique, on peut rattacher le mot populisme à divers mouvement politique historique.

D’après Wikipédia, Le substantif populisme est apparu, en français en 1912, sous la plume de Grégoire Alexinsky, dans sa Russie moderne. Il dérive du mot populiste auquel le Larousse mensuel illustré donnait le sens de membre d’un parti prônant des thèses de type socialiste (en Russie). Tous deux servent à désigner des mouvements politiques apparaissant au xixe siècle : en Russie depuis les années 1860 (« Les narodnik de l’Empire russe, en « allant au peuple », rêvaient de restaurer une communauté perdue») et aux États-Unis dans les années 1890 (« le populism rural et petit-bourgeois voulut réincarner le peuple fondateur de la démocratie américaine »). Léon Lemonnier réutilise en 1929 le terme pour désigner une nouvelle école littéraire dont il a écrit le manifeste. Cette doctrine littéraire, se présentant comme inspirée par le naturalisme, entendait ramener la littérature à l’humble niveau des vies « médiocres », débarrassée de toutes « ces doctrines sociales qui tendent à déformer les œuvres littéraires ».

A partir des années 1950, le terme de « populisme » va s’étendre à une gamme extrêmement variée de phénomènes politiques au point de perdre toute signification concrète dans ce domaine. Cette diffusion de signification va elle-même engendrer une prolifération de recherches sociales et politiques incarnées par la publication de tonnes d’articles et de livres destinés à découvrir l’essence commune de ces phénomènes.

Patrick Charaudeau dans son article Réflexions pour une analyse du discours populistes (http://www.patrick-charaudeau.com/Reflexions-pour-l-analyse-du.html), établit un schéma de l’historique du terme « populisme » à travers ses diverses manifestations :

« Historiquement, c’est vers la fin du 19e siècle qu’apparaissent un mouvement socialiste progressiste en Russie et, de façon parallèle, un mouvement rural conduit par les fermiers de l’Ouest et du Sud des États-Unis d’Amérique. Ils s’accompagnent l’un et l’autre d’un discours critique envers le capitalisme. Se développent alors des mouvements plus revendicatifs et violents, tous taxés de populisme par l’historiographie : le populisme provincial du Sud des États- Unis des années vingt et trente, dressant les petits commerçants et les paysans des villages contre les grands centres urbains et pratiquant une intolérance antiintellectualiste, xénophobe et antisémite dont témoigne l’activité du Ku Klux Klan ; le populisme raciste et fascisant de l’Allemagne nazie des années trente et quarante, instauré par l’appareil d’État ; enfin, le maccarthysme anti- intellectualiste et anti-élitiste des années cinquante, qui marque le début de la guerre froide.

C’est pourtant à propos des régimes politiques qui naissent en Amérique latine à partir des années cinquante qu’est le plus souvent employée l’expression régime populiste : le péronisme de Juan Domingo Perón en Argentine, le gétulisme de Getulio Vargas au Brésil, plus tard le caudillisme de Carlos Menem en Argentine, le populisme dit « libéral » de Fernando Collor de Mello au Brésil (1989-1992), celui d’Alberto Fujimori au Pérou (1990-2000), et celui, dit « socialiste », de Hugo Chávez au Venezuela. Ces régimes se font jour dans un contexte de modernisation et d’enrichissement des classes supérieures qui permet que soient tenus deux types de discours : l’un, à la fois paternaliste et anticapitaliste, à l’adresse de la classe ouvrière et de la classe moyenne (cas du justicialisme argentin défendant les droits du travailleur) ; l’autre, autoritaire, à l’adresse des diverses couches de la société, du prolétariat à l’armée, contre l’impérialisme des États-Unis (le chavisme fustigeant le « diable » américain). Il s’agit là de populismes qui ont pour points communs d’être nationaux et populaires.

Parallèlement, en France, se développent diverses figures du populisme. Le poujadisme, dans les années cinquante, diffuse un discours xénophobe et anti- intellectualiste à l’adresse des artisans et des petits commerçants. Puis, après les Trente Glorieuses, à partir de la fin des années quatre-vingt, le terme populisme revient en usage. Ce populisme est qualifié de « national-populaire » pour ce qui concerne les discours de Jean-Marie Le Pen réclamant la « préférence nationale », et plus tard, de « libéral-populaire » s’agissant des discours de Bernard Tapie qui vante l’entreprise et l’emploi des jeunes. On pourrait même qualifier de populisme « hybride » les déclarations d’hommes politiques qui empruntent à divers courants idéologiques, comme le fit Nicolas Sarkozy, lors de la campagne électorale de 2007, en maniant alternativement un discours de libéralisme économique à l’adresse du patronat, des entreprises, des professions libérales, et un discours prenant pour thème la protection des plus faibles, à l’adresse des classes populaires. »

Il y aurait beaucoup de faits à ajouter à ce schéma, notamment les mouvements populistes récents aux Etats-Unis et l’émergence dans  pas moins de 18 démocraties européennes aussi diverses que la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, la Hongrie, la Suède ou  la Finlande,  de partis qui présentent ouvertement des thèses qualifiées de « populistes » et souvent très proches de la droite extrême voire de l’extrême droite.

Parallèlement à l’extension « planétaire » du phénomène, la prolifération des usages du terme ainsi que l’invention de concepts plus ou moins nouveaux sont venus alimenter une belle confusion. Le terme a fini par investir la sphère médiatique et le débat public, recouvrant dans cet espace une connotation essentiellement péjorative. Le populisme est alors utilisé comme synonyme de « menace », de « démagogie », voire d’antidémocratisme et agit, au même titre que d’autres mots dans le langage courant (fascisme, nationalisme), comme un « épouvantail » , comme un « opérateur d’illégitimation ». Le terme s’est enfin à ce point banalisé qu’il semble en avoir perdu toute signification précise : ainsi, le guide Michelin, le chanteur Renaud, la sociologie de Pierre Bourdieu, le « mouvement antimondialiste » ou encore Internet ont pu, dans une période récente, être indistinctement qualifiés de populistes. Face à cette extension indéfinie du populisme, les observateurs ont réagi notamment en se livrant à une véritable surenchère conceptuelle. On ne compte plus en effet les catégories qui tentent de rendre compte des nouveautés du populisme : du « néo-populisme » au « cyber-populisme » (encore nommé « populisme électronique » ou « populisme Internet »), du « populisme libéral médiatique » au « télé-populisme », de l’« ethno-populisme » au « national-populisme », du « libéral-populisme » au « populisme radical de droite ».

Au vu de la diversité des phénomènes auxquels le mot « populisme » est rattaché et dès lors de sa polysémie prolifique, il apparaît bien difficile de caractériser sa véritable nature, son «essence » et donc d’en proposer une définition qui pourrait s’appliquer à tous les phénomènes passés en revue.

La première approche face à une diversité que l’on veut unifier par un concept est évidemment de rechercher l’ensemble des points communs aux manifestations de cette diversité.

Mais où trouver ces points communs ? Quand on constate les différents phénomènes politiques auxquels le mot de populisme est associé, force est de constater qu’ils se rattachent à toutes les idéologies possibles, à tous les concepts de société, du communisme au fascisme, de l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par toutes les étapes intermédiaires. Mais cette constatation de labilité d’idéologies taxées de populistes est déjà une caractéristique commune des « populismes ».

Ensuite, tous ces concepts différents de société, lorsqu’ils prospèrent ou naissent au sein d’une démocratie représentative peuvent utiliser un discours qui présentent des caractéristiques communes et sont alors qualifiés de « populistes ». C’est donc dans ce type de discours que l’on peut rechercher des caractéristiques communes aux divers populismes.

Cette focalisation permet alors d’obtenir une définition du populisme qui semble faire consensus au sein de la confrérie des politologues : le populisme peut être défini comme « un style politique, fondé sur l’intervention d’une rhétorique d’appel au peuple supposant une conception particulière de ce peuple, mobilisé en tant que force politique souveraine et légitime contre l’ordre établi, et installé dans une relation « fusionnelle » avec un leader ou un mouvement ».

Comme il s’agirait juste d’un « style politique » caractérisé par l’utilisation par un meneur d’une certaine rhétorique faisant appel au peuple, il nous semble que cette définition recouvrirait plutôt le terme de « démagogie » (de «démos », le peuple, et « ago », conduire, donc « conduire le peuple ») que de celui de « populisme ». Il est vrai, comme nous l’avons signalé, que dans leur utilisation polémique dénigrante contemporaine, ces deux termes sont confondus. Nous pensons cependant que cette confusion est une erreur et que le populisme est un véritable mouvement politique séparable du discours qu’il peut, mais ne doit pas nécessairement, emprunter. Nous y reviendrons.

En attendant, adoptons momentanément ce point de vue et examinons les …

Jean-Pierre Vandeuren

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