La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (1/9)

« La modernité construit une raison essentiellement instrumentale qui enveloppe une logique de domination » (Albert Camus)

Dans nombre de domaines on entend fréquemment les acteurs de ceux-ci – mais surtout les commentateurs de leurs actions – se qualifier de « modernes » ou de « post modernes ». Au vu de la fréquence d’utilisation de ce terme, nous vivrions dans la « modernité » ou la « post modernité ». Si l’on comprend aisément ce mot qui fait partie du vocabulaire de base, cette compréhension élémentaire obscurcirait plutôt la compréhension, plus profonde, des raisons de ses qualifications. Qu’entend-on exactement par la « modernité » lorsque l’on s’y réfère pour qualifier l’époque dans laquelle nous vivons ? Et quand cette « modernité » a-t-elle débuté ? Comment la caractérise-t-on ? Quelles sont les véritables causes de ces caractéristiques ? Cet article explore ces questions.

PLAN

Les tribulations historiques d’un mot

Périodisations historiques de la modernité

Les effets jugés négatifs de la modernité

Les paradoxes de la modernité

Périodisation tripartite de l’histoire

Le sujet

Conséquences

La post modernité

Le retour en force du spinozisme

 

Les tribulations historiques d’un mot

Si l’on suit l’étymologie, la « modernité » désigne simplement le « nouveau » (le mot dérive des mots latins « modernus » et « modo » (récemment)). Cette signification élémentaire est donc chronologique, le « moderne » succédant à l’«ancien ». Si l’on s’en tenait à cette définition, la modernité n’exprimerait que l’idée qu’une époque se fait d’elle-même par rapport aux précédentes et le terme s’appliquerait à toutes les époques. Le mot « moderne » s’entendrait plutôt alors comme un synonyme de « contemporain » ou « actuel ». C’est d’ailleurs cette signification qu’il a longtemps recouverte, comme en témoigne son histoire retracée par Hans-Robert Jauss (1921-1997), romaniste et théoricien de la littérature, dans le chapitre intitulé « La modernité dans la tradition littéraire et la conscience d’aujourd’hui » de son ouvrage Pour une esthétique de la réception, et que nous allons suivre ici.

Le mot « modernité » lui-même n’apparaît pour la première fois qu’en 1849 sous la plume de Chateaubriand et il sera repris quelques temps plus tard par Baudelaire. Cette apparition est précédée par l’histoire du mot « moderne », en latin « modernus ».

« Modernus » est attesté pour la première fois au 5e siècle et marque le passage de l’antiquité romaine au monde chrétien, avec l’idée à la fois de nouveau mais aussi d’actuel. Cassiodore voit en Rome et en la civilisation antique un passé révolu, d’où l’opposition antique – moderne.

Au 9e siècle, « modernus » désigne le nouvel empire de Charlemagne, et dans la philosophie et l’histoire littéraire, les « moderni » désignent les auteurs chrétiens par opposition aux auteurs païens de l’antiquité.

Au 11e  siècle chez Reichenau, le terme « modernitas » marque une double césure par rapport à l’antiquité proche et par rapport à un passé proche.

Au 12e  siècle apparaît toute une génération d’auteurs qui écrivent en latin et en langue vulgaire (Marie de France, Chrétien de Troyes…) : « c’est l’orgueil d’une époque assurée de sa valeur et qui se considère comme le point culminant d’un progrès parvenu à son terme. »

A la Renaissance, du 14e au 16e siècle, est recréée l’opposition antique – moderne, mais cette fois pour récuser l’héritage des derniers siècles jugés « ténébreux ». On se tourne vers les auteurs grecs et latins de l’antiquité et la conception de l’histoire y est tripartite :

  • Antiquité
  • Ténèbres du Moyen-Age
  • Les Modernes

On y abandonne la conception moyenâgeuse de histoire comme linéaire et ascendante au profit d’une conception cyclique. La Renaissance ne croit alors pouvoir égaler et surpasser l’Antiquité qu’en l’imitant.

En 1687, Charles Perrault conteste cet idéal humaniste de perfection : débute alors l’épisode connu sous le vocable de « Querelle des Anciens et des Modernes ». Les modernes croient en l’idée de progrès. Nous les voyons comme les précurseurs des lumières.

Les deux camps constatent finalement qu’il existe à la fois une beauté intemporelle, universelle et un beau relatif. Les « temps modernes » et l’antiquité sont donc différents par essence (dans le domaine des beaux-arts). Constat essentiel car il montre que chaque époque a son caractère propre.

Avec les Lumières au 18e siècle, l’idée de progrès de l’humanité supplante toute nostalgie passéiste : « c’est désormais la perfection toujours croissante de l’avenir, ouverte à l’horizon, et non plus l’image idéale d’un passé parfait mais révolu, qui fournit l’aune à laquelle il convient de juger la valeur historique du présent et de mesurer ses prétentions à la modernité. »

Au 19e siècle, Schiller et Schlegel en Allemagne, et La Harpe en France reprennent  le « parallèle comparatif ». Mais ce genre comparatif se termine avec Chateaubriand et sa Poétique du Christianisme par lequel il avoue  s’être trompé en « croyant pouvoir tirer d’une analyse de la société antique des conclusions applicables à la société moderne ». Un changement s’y fait nettement sentir dans la conception de la modernité, ce mot que Chateaubriand lui-même inaugure : « la modernité se définit encore par opposition à une antiquité, mais dans un sens nouveau, en se référant désormais expressément à l’expérience d’un passé national et chrétien, qu’elle a redécouvert. »

On se met donc à définir la modernité « sous le jour nouveau de la relativité historique ». Au 19e siècle, la modernité se conçoit principalement comme  « romantique », par opposition à l’antiquité dite classique (Jusque-là, « classique » n’était pas opposé à « moderne » car il gardait le sens antique d’«exemplaire »). « Chaque époque mais aussi chaque nation a son génie propre, irremplaçable ». On assiste alors aux premières descriptions du Moyen-Age comme « temps de vertus héroïques et chrétiennes » et l’on redécouvre la poésie du temps des chevaliers et des troubadours. Le terme de « romantisme » a le double sens « d’attrait, découvert dans la poésie médiévale, d’un monde englouti par le temps et qui ne peut être saisi qu’à travers ses reliques » et d’une recherche de vérité dans le passé et du constat présent de « l’enfance perdue de l’humanité ». Ce qui fait qu’à partir de là, la modernité se vivra « paradoxalement, non plus comme opposition aux temps anciens, mais comme désaccord avec le temps présent ». Le sentiment d’insatisfaction par rapport au présent est commun à tous les romantiques.

Le 19e siècle voit toutefois rapidement naître une nouvelle évolution du mot modernité qui marque la fin de l’identification entre romantisme et modernité : « le concept de modernité cesse de se définir par l’opposition historique du présent à un passé quelconque. Ce qui caractérise cette conscience de la modernité qui se détache au 19e  siècle de la vision romantique du monde, c’est qu’elle a appris que le romantisme d’aujourd’hui devenait très vite le romantisme d’hier et faisait lui–même alors figure de classicisme». Le moderne devient alors la beauté d’aujourd’hui, actuelle : « la beauté n’est belle immédiatement que pour son premier public, celui pour lequel elle a été créée, et elle l’est dans la mesure où elle recherche et atteint cette actualité ».

La modernité ne cesse ainsi de devenir sa propre antiquité, elle se définit donc désormais par opposition à elle-même. D’où cette question : « comment la beauté peut-elle satisfaire aux exigences d’un idéal de nouveauté sans cesse renouvelé ? ». C’est la question que se pose Baudelaire dans « Le peintre de la vie moderne » à propos de Constantin Guys. La nature du beau n’est ni exclusivement dans l’actualité (mode etc.) ni dans le classicisme des chefs-d’œuvre passés. C’est cependant la mode qui s’en approche le plus ; Baudelaire développe son esthétique moderne à partir de là : « la modernité c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »

Pour Baudelaire donc, l’expérience esthétique et l’expérience historique de la modernité se confondent. Mais en réalité, ce terme de « modernité » déborde largement l’expérience esthétique et recouvre de nombreux autres domaines : on parle aussi de modernité politique, scientifique, philosophique, technique, sociale, etc.  Le but de cet article est d’homogénéiser l’ensemble de ces expériences de la modernité.

Cependant, la modernité se localise avant tout comme période historique. La modernité, comme tournant significatif dans l’histoire de l’occident, relève en premier lieu de l’analyse historique : il appartient aux historiens d’en déterminer la signification, l’origine et les avatars.

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (1/9)

  1. Jacqueline Coudroy de Lille dit :

    Antoine Compagnon a publié une magnifique étude sur les « Antimodernes »

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