Karl Marx et Max Weber

« La sincérité d’un intellectuel aujourd’hui, singulièrement d’un philosophe, peut se mesurer à la façon dont il se situe par rapport à Nietzsche et à Marx. Celui qui ne reconnaît pas que sans le travail de ces deux auteurs, il n’aurait pu mener à bien une grande partie de son travail se dupe lui-même et dupe les autres. Le monde intellectuel dans lequel nous vivons a été en grande partie formé par Marx et Nietzsche» (Max Weber).

Max Weber, à l’instar de Marx, a réfléchi profondément sur la notion de « capitalisme ». Ses réflexions sont exposées dans son ouvrage « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » et elles visent surtout à comprendre les principales causes de l’émergence du capitalisme moderne. Il s’agit d’une approche sociologique alors que celle de Marx est d’abord économique.

Comment peut-on dès lors comparer leurs pensées ? Comme Weber se propose principalement de rendre compte de la genèse du capitalisme, on pourrait le faire à partir du lien entre les notions d’infrastructure et de superstructure introduites par Marx pour expliquer cette genèse.

Marx

«  Ainsi, dans la production sociale de leur existence, les humains nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forment la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui n’en sont que l’expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. On ne juge pas un individu sur l’idée qu’il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d’après la conscience qu’elle a d’elle-même. Cette conscience s’expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production» (Karl Marx).

« Est-il besoin d’une grande perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience change avec tout changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales, leur existence sociale ? Que démontre l’histoire des idées, si ce n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante» (Karl Marx et Friedrich Engels).

L’infrastructure désigne ce qui est relatif à la production :

  • les conditions de production (climat, ressources naturelles) ;
  • les forces productives (outils, machines) ;
  • les rapports de production (classes sociales, domination, aliénation, salariat…).

C’est de l’infrastructure, que selon Marx et Engels, découle la superstructure.

La superstructure désigne l’ensemble des idées d’une société, c’est-à-dire ses productions non matérielles :

  • les institutions politiques;
  • les lois ;
  • la religion ;
  • la pensée ;
  • la philosophie ;
  • la morale ;
  • … .

Entre les deux, il y a donc un rapport de détermination. De l’infrastructure, qui régule l’activité de production, découle la superstructure (les institutions politiques, les lois, la religion, la pensée, la philosophie, la morale). Ainsi, pour Marx, le capitalisme est apparu avec l’instauration du rapport social entre les détenteurs des moyens de production et les salariés. Au contraire, la superstructure est là pour maintenir en place le mode de production.

Weber

Au contraire, avec Weber, on pourrait dire, à l’intérieur de cette répartition infra-superstructure, que c’est la superstructure qui a donné naissance au capitalisme moderne.

 Ainsi, pour lui, les principales causes de l’émergence du capitalisme sont davantage éthiques et psychologiques que techniques ou économiques. Il estime que ce qui a été décisif dans la diffusion du capitalisme fut l’apparition d’une nouvelle morale économique, que Weber nomme « esprit du capitalisme ». Dans cette nouvelle éthique économique, la conduite de vie des acteurs est dirigée par le principe selon lequel la finalité de l’existence est le travail dans le cadre d’une profession : le travail devient une fin en soi. C’est une fois que les acteurs eurent incorporé cet « habitus », ou « esprit », nouveau que le capitalisme a trouvé sa force d’expansion fondamentale :

« Le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital, c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme».

Weber pense que l’origine de cet esprit se trouve dans l’ascèse du travail dans le monde qui a été au centre du protestantisme calviniste, et plus largement puritain. En effet, dans le puritanisme, le travail est la plus haute tâche que peut accomplir l’homme pour la gloire de Dieu et, surtout, le fidèle peut trouver dans sa réussite professionnelle la confirmation de son statut d’élu de Dieu. Weber estime que c’est dans la sécularisation de cette ascèse, en affinité élective avec l’« esprit du capitalisme », que le capitalisme a trouvé sa force d’expansion.

Marx ou Weber ?

Si un choix doit être en fait entre les deux pensées, il ne peut porter que sur ce qui leur est commun, à savoir les causes de l’émergence du capitalisme moderne.

En tant que spinozistes, nous donnerions notre préférence à la réflexion de Max Weber. En effet, la démarche d’analyse du social opérée dans l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, et que Weber adoptera dans toute son œuvre postérieure, est centrée sur les individus et leurs motivations à agir, ce qui est exactement la méthode adoptée par Spinoza dans ses deux études politiques, le Traité Théologico-Politique et le Traité Politique :

« Lors donc que j’ai résolu d’appliquer mon esprit à la politique, mon dessein n’a pas été de rien découvrir de nouveau ni d’extraordinaire, mais seulement de démontrer par des raisons certaines et indubitables ou, en d’autres termes, de déduire de la condition même du genre humain un certain nombre de principes parfaitement d’accord avec l’expérience ; et pour porter dans cet ordre de recherches la même liberté d’esprit dont on use en mathématiques, je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou en haine ; je n’ai voulu que les comprendre. En face des passions, telles que l’amour, la haine, la colère, l’envie, la vanité, la miséricorde, et autres mouvements de l’âme, j’y ai vu non des vices, mais des propriétés, qui dépendent de la nature humaine, comme dépendent de la nature de l’air le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre, et autres phénomènes de cette espèce, lesquels sont nécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre. Et notre âme, en contemplant ces mouvements intérieurs, éprouve autant de joie qu’au spectacle des phénomènes qui charment les sens » (Spinoza, Traité Politique, §4).

Spinoza entend d’abord comprendre rigoureusement ce qui constitue la communauté : les individus et leurs sentiments considérés dans leur nécessité, à l’instar des manifestations de la nature (« la chaleur, le froid, le mauvais temps, la foudre ») et de « ne pas les tourner en dérision, de ne pas les déplorer ni les maudire » (ce qui est essentiellement reproché aux philosophes au §1 du Traité Politique :  « quant à leur doctrine politique [celle de ces philosophes], elle est toujours inapplicable, elle évoque une sorte de chimère – à moins qu’elle ne soit destinée au pays d’Utopie »). Spinoza condamne avec deux siècles d’avance le marxisme, idéologie qui s’est crue capable d’extirper de la nature humaine son constituant essentiel, le désir (principalement celui de propriété : voir notre article Le désir d’acquisition et les utopies communistes) sans essayer d’en comprendre l’origine ou l’utilité. Sa critique est d’autant plus actuelle qu’elle ne tolère pas plus l’idée capitaliste selon laquelle il existe une entité régulatrice supérieure (dont l’existence est considérée comme avérée, qu’il n’est pas nécessaire de comprendre et que nous devons accepter) telle que le marché, à laquelle la société devrait sa félicité.

Mais au sein du système capitaliste, Spinoza aurait très certainement apprécié les analyses économiques de Marx qui permettent de comprendre et de démonter les rouages du système.

Jean-Pierre Vandeuren

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