Spinoza et le problème de Molyneux (3/6)

Intermède : Spinoza est-il innéiste?

Spinoza est au-dessus de tous les clivages classiques de l’histoire de la philosophie. Il n’est ni matérialiste, ni idéaliste, ou plutôt il est à la fois l’un et l’autre, puisque la Nature (la Substance-Dieu) s’exprime de deux façons simultanées dans les attributs Etendue et Pensée, irréductibles l’un à l’autre. Il n’est ni moniste, ni dualiste, ou plutôt, à nouveau, il est à la fois l’un et l’autre, puisque, bis repetita, l’unicité de la Substance-Dieu, en fait un moniste, mais que la dualité –pour nous humains- de son expression, sous les attributs Etendue et Pensée, peut faire de lui un dualiste.

De même, il n’est ni rationaliste, ni empiriste, ou plutôt, il est à la fois l’un et l’autre, sa théorie de la connaissance dépassant ce clivage grossier.

Avant de le montrer, rappelons brièvement l’opposition classique entre

Le rationalisme et l’empirisme

Le rationalisme dogmatique affirme que « toute connaissance certaine vient de principes irrécusables, a priori, évidents, dont elle est la conséquence et d’eux seuls, les sens ne pouvant fournir qu’une vue confuse et provisoire de la vérité » (Lalande, Vocabulaire de la Philosophie).

Les rationalistes ont tenté de fonder l’ensemble de la connaissance sur quelques idées vraies données, la principale étant celle de Dieu, laquelle idée ne pouvait nullement dériver de l’expérience.

Les empiristes se sont opposés aux rationalistes. Locke, le premier d’entre eux, s’est demandé de quoi est constitué le mobilier de l’esprit. Et il a répondu à sa propre question par ce mot: des données de l’expérience (« Il n’y a rien dans l’esprit qui n’ait été d’abord dans les sens. »).

A l’affirmation de Locke, Leibniz répondra : « Il n’y a rien dans l’esprit qui n’ait été d’abord dans les sens, si ce n’est l’esprit lui-même. »

Les positions rationaliste et empiriste semblent irréconciliables car contradictoires. Sauf chez Spinoza …

Car la théorie de la connaissance avancée dans L’Ethique n’est pas une mais triple, ou plutôt se présente-t-elle comme une union dans une sorte de trinité, union qui concrétise celle de l’empirisme et du rationalisme au sein de cette théorie.

C’est Eth II, 40, Scolie 2 qui définit les trois genres de connaissance, Imagination, Raison, Intuition, à partir de leur origine respective.

L’Imagination a pour origine les images, les affections corporelles par des causes extérieures : l’imagination est l’idée d’une image (voir ci-dessus ou notre article A propos de Eth II, 17, Scolie et de l’Imagination). Comme nous le souligions plus haut, une imagination n’est rien d’autre, en termes empiristes, qu’une perception. Et il s’agit de notre mode de connaissance « naturel », incontournable, duquel personne, jamais, ne peut se détacher car l’être humain ne peut pas faire en sorte de ne pas être affecté par les choses extérieures, affections qu’il connaît nécessairement par ses sens. Ainsi, Spinoza est de facto empiriste.

Le deuxième genre de connaissance, la Raison, part, elle, des « notions communes » (« Ce qui est commun à toutes choses et se trouve également dans la partie et le tout »), ou des « propriétés communes » au Corps humain et aux corps extérieurs par lesquels il est habituellement affecté (« propriétés se trouvant dans une partie de ces corps aussi bien que dans le tout »). La Raison part donc, elle aussi, de l’expérience et en induit les lois scientifiques qui gouvernent l’univers pour ensuite les appliquer aux choses particulières. La raison spinoziste relève donc exactement de l’empirisme newtonien. Encore une fois ici, Spinoza est empiriste.

Mais, pour Spinoza, le critère essentiel du vrai est la certitude apodictique, celle d’une conclusion nécessaire d’une démonstration rigoureuse (« Les yeux de l’esprit, ces yeux qui lui font voir et observer les choses, ce sont les démonstrations » (Eth V, 23, Scolie)). La vérité s’impose alors comme une évidence. (« Celui qui a une idée vraie sait, en même temps, qu’il a cette idée et ne peut douter de la vérité de la chose qu’elle représente» (Eth II, 18)). Il garde une certaine méfiance à l’égard de la conception aristotélicienne de la vérité comme adéquation entre la réalité et une représentation qui relève de l’imagination et se trouve en conséquence incapable d’une connaissance adéquate.

C’est pourquoi, l’Intuition, le genre de connaissance suprême, ne peut pas partir de prémisses liées d’une quelconque façon à l’Imagination. Elle doit s’initier dans une « idée vraie donnée », irréductible à l’expérience, celle de Dieu. Et c’est pourquoi L’Ethique commence par s’intéresser à cette idée de Dieu pour tout en déduire. Spinoza est donc indubitablement rationaliste.

Le problème qui se pose aux rationalistes est celui de l’origine de cette ou de ces idée(s) vraie(s) donnée(s). Si elle(s) ne provien(nen)t pas des sens, alors d’où peut-elle, ou peuvent-elles, nous venir ?

C’est ici qu’intervient

L’innéisme

L’innéisme est une réponse possible à ce problème de l’origine de certaines de nos idées qui ne proviendraient pas de nos sens. C’est la doctrine philosophique qui affirme que certaines idées  nous sont innées, c’est-à-dire présentes en nous dès la naissance.

La version la plus ancienne de cette doctrine est attribuée à Platon. Selon cet innéisme platonicien toute vérité est connue dès la naissance, l’âme ayant visité le « ciel des idées » avant de s’incarner dans un corps. De notre vivant, on se doit de pratiquer la réminiscence pour se souvenir à nouveau des vérités que nous avons observées. Aristote s’est opposé à Platon sur ce point : « Aristote la [l’âme]  représente par une tablette non écrite [empirisme] et la nomme au sens propre faculté d’apprendre. Platon, cependant, la représente par une tablette écrite [innéisme] et la nomme faculté de s’instruire par remémoration » (Jean Philopon).

Descartes, on l’a vu, défend une position similaire. Refusée par Locke, ainsi que nous l’avons aussi vu dans l’introduction, l’existence des idées innées a été réaffirmée par Leibniz dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain qui est un ouvrage répondant point par point à L’Essai de Locke.

L’opposition inné/acquis peut se déplacer des idées aux structures mentales. Dans ce cas, l’innéisme affirmera que ce sont certaines structures ou facultés mentales qui sont présentes en nous et disponibles dès la naissance. C’est en quelque sorte la position adoptée par Kant avec ses catégories a priori (on parle alors d’idéalisme transcendental). C’est aussi la position défendue par Chomsky dans le cas particulier de la linguistique.

Pour ce qui est de Spinoza, nous devons évidemment nous en tenir à ses textes et nous limiter à n’en considérer que l’innéisme éventuel de ses « idées vraies données ».

Alors, Spinoza est-il innéiste ?

Cela revient, dans son cas, à se demander si les « idées vraies données », notamment celle de Dieu, ces idées qui sont les prémisses sur lesquelles se fondent la connaissance du troisième genre sont innées ou non. Et sinon, comment les acquiert-on ? Ou, dit encore autrement, comment parvient-on à cette fameuse connaissance intuitive des choses singulières ?

Encore une fois, ici, Spinoza dépasse le simple clivage innéisme/empirisme. On ne peut pas le placer catégoriquement dans un camp ou dans l’autre.

La nécessité et l’universalité des idées adéquates montrent bien que les idées ne peuvent pas être constituées seulement par l’expérience. En fait, pour Spinoza, cette nécessité et cette universalité des idées provient du fait que l’esprit humain est une partie de l’entendement de Dieu :

« Il suit de là que l’Esprit humain est une partie de l’entendement infini de Dieu ; et par conséquent, lorsque nous disons que l’Esprit humain perçoit ceci ou cela, nous ne disons pas autre chose sinon que Dieu, non pas en tant qu’infini, mais en tant qu’il s’exprime par la nature de l’Esprit humain, ou bien en tant qu’il en constitue l’essence, a telle ou telle idée » (Eth II, 11, Corollaire).

On peut interpréter cette position comme une sorte d’innéisme platonicien partiel : toute vérité se trouve dans l’entendement infini de Dieu que l’on peut comparer au monde des idées platonicien. Mais ces idées ne nous sont pas connues dès la naissance. Nous ne pouvons y accéder qu’au terme d’un travail de la Raison :

« L’Effort, c’est-à-dire le Désir de connaître les choses par le troisième genre de connaissance, ne peut pas naître du premier, mais seulement du second genre de connaissance » (Eth V, 28).

Nous avons fait remarquer que la Raison, la connaissance du second genre, relève de l’empirisme newtonien. Ainsi, bien que les idées intuitives nous soient, d’une certaine façon innées, car innées en Dieu, le processus de leur découverte s’initie dans l’expérience, dont il faut petit-à-petit se détacher :

« Nous voyons par-là que l’essence infinie de Dieu et son éternité sont choses connues de tous les hommes. Or, comme toutes choses sont en Dieu et se conçoivent par Dieu, il s’ensuit que nous pouvons de cette connaissance en déduire beaucoup d’autres qui sont adéquates de leur nature, et former ainsi ce troisième genre de connaissance dont nous avons parlé (dans le Schol. 2 de la Propos. 40, partie 2), et dont nous aurons à montrer dans la partie cinquième la supériorité et l’utilité. Si  les hommes n’ont pas une connaissance également claire de Dieu que des notions communes, c’est en raison du fait qu’ils ne peuvent imaginer Dieu de la même façon que les corps, et qu’ils ont uni le nom de Dieu aux images des choses que leurs yeux ont coutume de voir, et c’est là une chose que les hommes ne peuvent guère éviter, parce qu’ils sont continuellement affectés par les corps extérieurs » (Eth II, 47, Scolie).

La première phrase de la citation précédente est l’affirmation de l’innéité de l’idée de l’essence de Dieu, tout homme possédant cette idée. Mais cette idée n’est pas claire en eux. Il faut, à partir des notions communes dont les hommes peuvent avoir une idée plus claire, donc de la Raison qui s’initie dans ces notions, l’éclairer en la libérant des affections par les corps extérieurs, c’est-à-dire de l’expérience. Une fois cette idée rendue claire à l’Esprit, celui-ci peut en déduire un grand nombre d’idées adéquates qui constitueront le troisième genre de connaissance. Spinoza parle de déduction à partir d’une idée claire, donc d’un processus mental indépendant de l’expérience, les démonstrations, ces « yeux de l’Esprit ».

Il est temps à présent d’aborder l’objet principal de notre article :

Jean-Pierre Vandeuren

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