Une interprétation spinoziste de l’hypnose (1/10)

« L’hypnose est un des nœuds gordiens pour toute connaissance non seulement de l’esprit de l’homme mais peut-être pour comprendre quelque chose de vital » (Edgar Morin).

L’hypnotiseur fascine la personne dont il s’occupe. L’hypnose elle-même fascine l’imaginaire populaire, mais aussi l’intellect qui ne parvient pas à en dévoiler le fonctionnement. Cette fascination alimente l’attrait des spectacles où les spectateurs sont témoins des transes dans lesquelles un hypnotiseur plonge certains d’entre eux et leur suggère d’adopter des comportements auxquels ils se plient.

Les phénomènes hypnotiques en tant que tels semblent exister de longue date. En 1972, la retranscription d’une séance d’hypnose a été découverte sur une stèle qui date du règne de Ramsès XII, c’est-à-dire il y a plus de 3000 ans ! La transe y aurait été principalement utilisée pour soigner (la suggestion aurait été la part la plus efficace de la médecine à l’époque) mais également pour prédire l’avenir.

On peut faire remonter l’histoire « moderne » de l’hypnose à Franz Anton Mesmer (1734-1815) qui y voyait l’effet d’un fluide appelé « magnétisme animal » et qui l’utilisait lui-aussi comme outil thérapeutique. A partir de ce moment, cet intérêt thérapeutique va se développer  pour atteindre des résultats positifs indéniables comme on peut le constater avec notamment les approches éricksoniennes en psychothérapie et les succès grandissant de son utilisation en anesthésie médicale.

Cet aspect thérapeutique motive déjà un philothérapeute spinoziste à s’intéresser à ce phénomène. Nous en développons les raisons dans le paragraphe « motivation ».

Mais, lorsqu’on se plonge dans la littérature abondante sur le sujet, on est frappé par la diversité des définitions de l’hypnose, définitions dont aucune n’est génétique et donc desquelles il est impossible de déduire les effets observés de l’hypnose.

En spinoziste convaincu, il nous faut donc obtenir une telle définition génétique du phénomène et montrer sa pertinence en en déduisant les effets reconnus. C’est le but du présent travail qui nous fera partir des définitions classiques (deuxième paragraphe), nous obligera à nous interroger sur les notions de conscience (troisième paragraphe), d’inconscience, de subconscience et de mémoire (quatrième et cinquième paragraphes), pour, de là, étudier l’influence des suggestions sur la mémoire (sixième paragraphe). Nous reviendrons alors à l’hypnose elle-même pour en décrire les différents aspects et en obtenir la définition génétique recherchée (septième paragraphe), de laquelle nous déduirons les principaux effets reconnus de l’hypnose, non sans les avoir préalablement décrits (huitième paragraphe).

Motivation

L’Ethique est une thérapie, elle vise à nous libérer de la servitude passionnelle et cette libération s’opère par la connaissance : toute sa pratique a pour principe que le fait de penser peut transformer le rapport causal de l’homme au monde. Sachant que ce qui cause une passion est ce dont on a une idée inadéquate (« Les actions de l’esprit naissent des seules idées adéquates ; et les passions dépendent des seules idées inadéquates » (Eth III, 3)), la solution libératrice à l’emprise passionnelle consiste à rendre adéquates les idées confuses que sont les passions (« Un affect qui est une passion cesse d’être une passion dès que nous nous en formons une idée adéquate » (Eth V, 3)) :

« … il s’ensuit que chacun de nous a le pouvoir de se former de soi-même et de ses passions une connaissance claire et distincte, sinon d’une manière absolue, au moins d’une façon partielle, et par conséquent chacun peut diminuer dans son esprit l’élément de la passivité. Tous les soins de l’homme doivent donc tendre vers ce but, savoir, la connaissance la plus claire et la plus distincte possible de chaque passion ; car il en résultera que l’esprit sera déterminé à aller de la passion qui l’affecte à la pensée des objets qu’il perçoit clairement et distinctement, et où il trouve un parfait repos… » (Eth V, 4, Scolie).

Mais cette force du vrai contre les passions est-elle aussi efficace en pratique qu’en théorie ? Car, enfin, Spinoza lui-même n’affirme-t-il pas à plusieurs reprises la faiblesse du vrai en tant que vrai :

« La connaissance vraie du bien et du mal ne peut réprimer aucun affect en tant que cette connaissance est vraie, mais seulement en tant qu’elle est considérée comme un affect » (Eth IV, 14).

Le fumeur connait parfaitement la vérité sur le mal que la cigarette fait à son corps et sur le bien que l’arrêt de fumer peut lui procurer. Mais l’affect de plaisir obtenu par l’inhalation de nicotine ne pourra être contrecarré que par une tristesse contraire et plus forte, comme, par exemple, celle engendrée par un début de cancer, tant il est certain que

« Un affect ne peut être ni réprimé ni supprimé si ce n’est par un affect contraire et plus fort que l’affect à réprimer » (Eth IV, 7).

Un peu plus loin, Spinoza remet le couvert :

« Je crois avoir expliqué par ce qui précède pourquoi les hommes sont plus touchés par l’opinion que par la raison, pourquoi la connaissance vraie du bien et du mal ébranle notre esprit, et pourquoi enfin elle cède souvent à toute espèce de passion mauvaise. C’est ce qui fait dire au poète : Je vois le meilleur, je l’approuve, et je fais le pire. Et la même pensée semble animer l’Ecclésiaste, quand il dit : Qui augmente sa science augmente ses douleurs » (Eth IV, 17, Scolie).

C’est pourquoi, pour vaincre nos passions, la raison devra faire de l’imagination son alliée :

« Ainsi donc, ce que l’homme a de mieux à faire tant qu’il n’a pas une connaissance accomplie de ses passions, c’est de concevoir une règle de conduite parfaitement droite et fondée sur des principes certains, de la déposer dans sa mémoire, d’en faire une application continuelle aux cas particuliers qui se présentent si souvent dans la vie, d’agir enfin de telle sorte que son imagination en soit profondément affectée, et que sans cesse elle se présente aisément à son esprit » (Eth IV, 10, Scolie).

Mais même cette opération semble lourde au commun des mortels.

N’y aurait-il pas une technique « médicale » qui pourrait nous permettre de profondément affecter notre imagination, lui suggérer des images (c’est-à-dire des affections corporelles, voir notre article A propos de Eth II, 17, Scolie et de  l’imagination) et ainsi engendrer des affects contraires et plus forts que les affects à réprimer, une technique donc qui, plutôt que de s’adresser à notre raison, d’essayer de nous faire comprendre, atteigne notre corps, nous fasse ressentir ?

Si l’on en croit François Roustang (« La puissance de l’hypnose provient du fait qu’elle ne fait pas comprendre mais vivre et ressentir »), l’hypnose pourrait bien être une telle technique.

Fort bien. Il nous faut donc nous interroger sur l’hypnose : qu’est-elle exactement et comment décrire, dans un cadre spinoziste,  le vécu hypnotique par rapport à l’état de conscience « normal » ?

Partons donc d’abord à la recherche d’une  …

Jean-Pierre Vandeuren

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