La connaissance du troisième genre selon Harry Austryn Wolfson (1/3)

« Chacun est fils de son temps. De même aussi la philosophie : elle résume son temps dans la pensée. » (Hegel)

« Les philosophes ne sortent pas de terre comme des champignons, ils sont les produits de leur temps, de leur peuple dont la quintessence spirituelle s’exprime à travers les idées philosophiques … La philosophie n’est pas extérieure au monde. » (Karl Marx)

« La nouveauté en philosophie est affaire d’audace plutôt que d’invention. Dans le domaine de la pensée, comme dans celui de la nature, il n’y a pas de création ex nihilo, non plus que de saut. Ce qui semble nouveau et original n’est souvent que l’établissement, grâce à l’intrépidité de celui qui ose affronter les conséquences de son raisonnement, d’une vérité longtemps envisagée. Or la vérité longtemps envisagée qu’il revint à l’intrépidité et à l’audace de Spinoza d’établir est le principe de l’unité de la nature, sous le double aspect de l’homogénéité de la matière dont elle est constituée et de l’uniformité des lois qui la gouvernent. » (Harry Austryn Wolfson)

Harry Austryn Wolfson (1887 – 1974)

Philosophe et historien, Wolfson a effectué toute sa carrière universitaire à l’université de Harvard. Sa plus grande contribution à l’histoire de la philosophie est d’avoir mis à jour les liens profonds entre les philosophies chrétiennes, islamiques et juives qui semblaient étrangères les unes aux autres.

L’Ethique de Spinoza implicite

Wolfson a consacré une étude monumentale à L’Ethique de Spinoza. Elle s’intitule – titre banal et très général  – La philosophie de Spinoza, mais porte comme sous-titre – beaucoup plus spécifique – Pour démêler l’implicite d’une argumentation.

Wolfson part de l’hypothèse qu’il y a un Spinoza explicite, qui parle en termes de définitions, d’axiomes, de propositions, et qui raisonne selon la méthode rigide du géomètre, et un Spinoza implicite, dont l’esprit est gorgé des doctrines philosophiques traditionnelles – scolastiques, juives et arabes – et dont la pensée arpente les sentiers logiques battus par les argumentations médiévales. L’un est le premier des modernes ; l’autre le dernier des médiévaux. Et l’on ne peut pleinement comprendre ce que dit l’un si l’on ignore ce qui a imprégné l’esprit de l’autre.
Considérant que l’Ethique est essentiellement une critique des problèmes fondamentaux de la philosophie tels qu’ils se présentaient à Spinoza, Wolfson analyse ces problèmes, reconstruit les arguments qui en constituent la critique et montre comment les uns et les autres sous-tendent le texte de Spinoza. L’Ethique émerge alors comme une œuvre construite logiquement, faisant preuve d’ordre, de rigueur et de continuité : des propositions apparemment sans lien se regroupent en chapitres unifiés et cohérents ; des expressions, des phrases et des passages apparemment insignifiants ou banals prennent sens et signification, et la philosophie de Spinoza apparaît sous un jour nouveau, en tant que tout philosophique et dans la plénitude de son détail, dans un contexte et une perspective renouvelés.

Le livre de Wolfson peut ainsi être vu comme une lecture complète et linéaire de l’Ethique qui s’efforce de relier chaque définition, chaque axiome et postulat et chaque proposition, à une position philosophique antérieure, antique (Platon, Aristote, Plotin, Cicéron, …), scolastique (Augustin, Thomas d’Aquin, …), juive (Maïmonide, Averroès, Crescas, …), islamique (Al-Farabi, Al-Ghazali, …) ou moderne (Locke, Hobbes, Descartes, …), de laquelle elle s’inspire ou à laquelle elle adhère ou – plus généralement- elle s’oppose. La philosophie spinoziste apparaît bien alors comme fille de son temps.

Chemin faisant, Wolfson est évidemment amené à rencontrer

Les trois genres de connaissance

Fidèle à sa démarche, Wolfson établit les correspondances historiques entre la classification spinoziste et les classifications antérieures analogues, montrant à nouveau la dépendance de Spinoza à l’égard des pensées antérieures. Mais nous ne nous étendrons pas sur cet aspect.

En un tableau synoptique, les trois genres de connaissance se présentent comme suit :

A. La connaissance inadéquate, qui inclut :
1. La connaissance du premier genre, l’imagination, qui consiste en
a. La sensibilité, l’expérience, l’expérience vague ;
b. L’ouï-dire, l’audition, quelques signes, des signes.
B. La connaissance adéquate, la raison, qui comprend :
2. La connaissance du deuxième genre, qui consiste en
a. Les idées simples et
b. Les notions communes, et
c. Les implications qui en sont tirées, soit comme
– La cause à partir d’un effet (Induction ou méthode analytique, quoique une « telle                 conclusion, bien que certaine, n’est pas encore sûre. A moins qu’on prenne les plus                grandes précautions » » (TRE, §21 et note)), soit comme
– La conclusion à partir des prémisses (Déduction ou méthode synthétique)
3. La connaissance du troisième genre, l’intuition, qui nous intéresse particulièrement             ici …

La connaissance du troisième genre

La thèse de Wolfson est que la connaissance du troisième genre est « une connaissance atteinte à partir d’une définition vraie ».

Wolfson ne prétend ni innover, ni interpréter, mais simplement s’en tenir aux affirmations mêmes de Spinoza dans ses œuvres. Et la position de Wolfson est affirmée presque textuellement par Spinoza lui-même dans les § 93-94 du TRE où il fait référence à la distinction entre connaissance du deuxième et du troisième  genre, comme étant que, dans l’une nous raisonnons à partir « des axiomes universels seuls», tandis que dans l’autre nous formons nos pensées en partant d’une « définition vraie ou légitime ».

In extenso, dans Le Traité de la Réforme de l’Entendement au moment où Spinoza en aborde la seconde partie qui débute au § 91 et où il se donne comme objectif d’exposer le but de sa Méthode et les moyens d’y parvenir, il nous enseigne :

« 92. Sur le premier point, comme nous l’avons déjà dit, il importe à notre fin dernière que toute chose soit conçue ou pour sa seule essence, ou par sa cause immédiate. En effet, si la chose existe en soi, ou, comme on dit ordinairement, si elle est sa propre cause à elle-même, elle ne peut être comprise alors que par sa seule essence ; si au contraire elle n’est pas en soi, mais qu’elle ait besoin d’une cause étrangère pour exister, alors c’est par sa cause immédiate qu’elle doit être comprise : car, en réalité, connaître l’effet n’est pas autre chose qu’acquérir une connaissance plus parfaite de la cause.

  1. Nous ne pourrons donc jamais, en nous livrant à l’étude des choses, rien conclure des abstractions, et nous devrons prendre bien garde de confondre ce qui est seulement dans l’entendement avec ce qui est dans les choses. Mais la meilleure conclusion est celle qui se tirera d’une essence particulière affirmative, c’est-à-dire d’une définition vraie ou légitime. Car des axiomes universels seuls l’esprit ne peut descendre aux choses particulières, puisque les axiomes s’étendent à l’infini, et ne déterminent pas l’entendement à contempler une chose particulière plutôt qu’une autre.
  2. Ainsi le véritable moyen d’inventer, c’est de former ses pensées en partant d’une définition donnée, ce qui réussira d’autant mieux et d’autant plus facilement qu’une chose aura été mieux définie. Ainsi le pivot de toute cette seconde partie de la méthode, c’est la connaissance des conditions d’une bonne définition, et ensuite du moyen de les trouver. Je traiterai donc d’abord des conditions de la définition.»

Mais examinons plus en détail …

Jean-Pierre Vandeuren

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