VERDUNKELUNG (obscurcissement) : nuages sombres sur les libertés, la démocratie et la paix (3/9)

Petit glossaire politique

En tout premier lieu (à tout seigneur tout honneur) que signifie exactement ce terme de « politique » ? Bien sûr, nous en avons tous une intelligence intuitive comme de celle du mot « rouge » suffisante pour nos conversations banales. Et pourtant, la couleur rouge est difficile à définir rigoureusement ou, en d’autres termes, son « essence » ne se laisse pas facilement saisir, si, par « essence » nous entendons son concept, c’est-à-dire la définition dont toutes les choses qui apparaissent rouges en sont une expression (le terme « concept » vient de « con-capere », prendre ensemble des choses éparses sous un regard unique).  

Ainsi du terme « politique » qui recouvre une multitude d’activités au service de l’organisation pratique et de la cohésion de la société. Quel pourrait être le concept, l’essence, dont toutes ces activités seraient l’expression ?

Pour le trouver, nous nous inspirerons en partie de l’ouvrage de Julien Freund « L’essence du Politique » dont la démarche, quoiqu’elle se réclame de la phénoménologie, nous semble pouvoir être mise en cohérence avec le spinozisme. Nous allons retrouver les principaux résultats de Freund en utilisant les outils spinoziens.

  1. Le Politique et la politique

« Il y a deux manières d’aborder le phénomène politique. La première, (…) consiste à reconstruire idéalement la société avec une intention avouée ou non, de justifier une certaine politique ou un régime social déterminé. La seconde, plus insolite, (…) s’efforce de saisir et de décrire la réalité politique dans ses traits permanents, indépendamment des régimes contingents et variables. La première méthode tend à opposer radicalement société et politique soit au nom d’un système qui en principe serait appelé un jour à dépouiller la société de la perversité politique soit au nom d’une doctrine totalitaire qui, au contraire, subordonne la société à l’Etat(…). La seconde méthode s’appuie sur ce que nous enseigne l’expérience et l’histoire humaines, seules conditions d’une analyse positive du phénomène politique »

(Julien Freund)

Le Politique désignera le concept dont les (pluriel de la) politiques sont toutes des expressions, où la politique signifie : « une activité circonstancielle, casuelle et variable dans son orientation, au service de l’organisation pratique et de la cohésion de la société ».

Il faut partir du fait qu’il n’y a pas d’homme sans société et pas de société sans une organisation de celle-ci, c’est-à-dire sans politique. Aristote parlait de l’homme comme d’un animal politique, ce que Spinoza approuve : « (…) les amateurs de définition en forme veulent dire que l’homme est un animal social, je n’y vois pour ma part aucun inconvénient » (TP Chapitre II, §15). Comme l’homme ne peut se concevoir sans politique, on peut affirmer que le Politique appartient à l’essence de l’homme selon la définition d’essence énoncée en Eth II, Définition II, disons donc que le Politique est une activité essentielle de l’homme.

Parler de Politique présuppose que la société à organiser occupe un territoire délimité par des frontières, parlons-en donc comme d’une nation. Une telle nation est une chose singulière au sens de la définition 7 de Eth II : «Par choses singulières, j’entends les choses qui sont finies et ont une existence déterminée. Si plusieurs individus concourent à une seule action, étant ainsi tous à la fois cause d’un seul effet, je les considère tous, du moins sous ce rapport, comme une seule chose singulière. »

L’effet dont question dans cette définition quant à une nation est la cohésion du groupe social à l’intérieur de son territoire. En tant que chose singulière, cette nation est caractérisée par son effort de maintenir la cohésion de son groupe social sous-jacent. Ce sera l’une des fins de l’organisation de ce groupe.

Chacun des membres de ce groupe possède lui aussi son conatus propre qui est de pouvoir jouir de sa « liberté », c’est-à-dire sa capacité de mettre en œuvre au mieux sa puissance d’être. C’est pourquoi, dans un premier temps, dans le TTP, Spinoza considérera cette liberté comme la fin de l’Etat (voir la deuxième citation de Spinoza dans la section « exergues possibles »).

Cependant, cette revendication de liberté butte contre l’impérieuse non remise en cause de l’Autorité Politique. Comme le remarque judicieusement Claude Troisfontaines dans son article « Liberté de pensée et soumission politique chez Spinoza » : « (…) les motifs invoqués par Spinoza pour recommander une certaine liberté d’expression en matière de pensée et de culte sont purement d’ordre pragmatique. Jamais, en tout cas, cette liberté ne peut servir de prétexte à une mise en cause de l’autorité politique qui, étant l’expression de la puissance divine, n’est soumise à aucune autre loi que celle de son maintien dans l’existence. »

Sans doute conscient de cette aporie, Spinoza, dans le TP, modifiera cette fin de l’Etat : « Ce but n’est autre que la paix et la sécurité de la vie. Le meilleur Etat, par conséquent, est celui où les hommes vivent dans la concorde, et où la législation nationale est protégée contre toute atteinte. » (TP, Chapitre V, §2). Ce but est en fait une condition nécessaire à la réalisation de la liberté pour chacun, qui pourrait cette fois contester l’Autorité Politique au cas où sa liberté serait menacée par les décrets promulgués par cette Autorité (voir par exemple TP, Chapitre V, §3).

En vertu de ce qui vient d’être rappelé, nous proposons comme  concept du Politique : une activité humaine, qui pourra être qualifiée d’action ou de passion suivant qu’elle s’accorde ou non avec la Raison, qui, à l’intérieur du territoire national, y organise la société, dans le but de favoriser la cohésion de cette nation, sa sécurité, tant intérieure qu’extérieure, et la concorde entre ses membres ainsi que celle avec les autres nations (alliances extérieures).

La question qui se pose d’emblée est celle de la possibilité de juger si une expression du Politique, à savoir une politique, en dehors de la réelle poursuite des fins mentionnées, pourrait s’accorder ou non avec la Raison. Sur quels principes se baser pour émettre un tel jugement ? Ou, plus précisément, comment détecter les politiques qui pourraient défavoriser la liberté et devenir dictatoriales, tyranniques, totalitaires ou, à l’opposé, anarchiques (nous reviendrons sur ces termes pour les définir et les distinguer) ?

Comment avoir l’intelligence de ces principes ? Tout dans la Nature est affaire de relations entre les choses et l’intelligence est la faculté de dévoiler ces liens (intelligence provient de intellegere = intel-legere = lier entre = relier). Quels sont les relations qui concernent le Politique ? Elles sont de trois types :

  • Organiser est aussi hiérarchiser selon un critère. Dans une société politisée, c’est-à-dire un Etat (« L’instauration d’un régime politique quelconque caractérise : l’état de société » (TP, Chapitre III, §1)), il y a nécessairement une autorité souveraine qui commande et des sujets obéissent. La relation considérée est celle de commandement/obéissance. Cette relation est censée produire l’ordre et la sécurité.
  • Dans un Etat, il y a aussi distinction entre ce qui relève du public (des bâtiments publics par exemple) et ce qui relève du privé (un bâtiment privé, pour continuer le même exemple). Nous sommes en présence de la relation public/privé. Une saine relation de ce type produit les libertés d’association, de culte, de pensée (c’est en vue de la défense de celle-ci que Spinoza a rédigé son TTP).
  • Enfin, en se tournant vers les autres Etats, on peut considérer, à un moment, certains de ceux-ci comme des amis ou des ennemis. Le Politique s’occupe aussi de la relation ami/ennemi. Cette relation, bien gérée, renforce la cohésion de la nation.

Ces trois domaines relationnels constituent les domaines d’action du Politique et ces domaines le caractérisent. D’autres activités humaines investissent d’autres domaines relationnels, en partie différents de ceux du Politique :

  • La religion s’occupe de la relation sacré/profane ;
  • La morale de la relation bien/mal ;
  • La science de la relation vérité/erreur ;
  • L’économie de la relation dirigeant/subordonné ou, plus crûment, maître/esclave ;
  • L’esthétique de la relation beau/laid.

Toute relation équilibrée, c’est-à-dire sans excès d’un côté ou de l’autre, sera dite conforme à la Raison, passionnelle dans le cas contraire, à l’instar des affects qui, lorsqu’ils sont excessifs, sont nécessairement passionnels (par exemple, « La gourmandise est le désir immodéré ou même l’amour, de faire bonne chère. » (Eth III, Définitions générales des affects 45), tandis qu’un affect actif (conforme à la Raison, une action), ne peut être soumis à l’excès (Eth IV, 61).

L’excès, dans l’un ou l’autre sens, de chacun des types de relation qui occupent le Politique nous permet de caractériser les diverses sortes de régimes passionnels.           

Considérons la relation commandement/obéissance à l’intérieur d’un Etat. Cette relation est garantie par la force dont le recours est l’apanage exclusif de l’Etat. Ce recours exclusif est d’ailleurs une des façons dont Max Weber caractérise l’Etat du point de vue sociologique. De ce point de vue, le propre de l’État se trouve en réalité dans l’un des moyens qu’il emploie : il est le seul groupement à bénéficier, sur son territoire, de la violence physique légitime. La force n’est pas nécessairement violence physique, la loi par elle-même est la force (ne dit-on pas « ceci a force de loi » ?) qui contraint les sujets. De là, un excès de cette force de la part des autorités (un abus de pouvoir) la voie à toutes les formes de pouvoir autoritaire, de la démocrature à la dictature, au despotisme ou à la tyrannie. Examinons rapidement ces différents termes afin de pouvoir les distinguer.

Jean-Pierre Vandeuren

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