La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (5/9)

Périodisation tripartite de l’histoire

Les trois genres de connaissance, encore et toujours

Jeté dans le monde, l’homme a depuis toujours cherché à lui donner un sens, à le fonder. La question de l’Idée des idées, l’idée de Dieu peut alors s’exprimer par une interrogation : à qui ou à quoi attribuer le pouvoir ou la puissance de fondation ? A cette question l’homme peut répondre en utilisant l’un des trois genres de connaissance.

S’il utilise l’Imagination, le premier genre de connaissance, par projection anthropomorphe, il attribuera ce pouvoir à un ou des êtres transcendants conçus à l’image de rois ou de législateurs aux pouvoirs humains éminemment supérieurs.   L’appendice de la première partie de l’Ethique décrit ce processus, à savoir comment les hommes en arrivèrent à imaginer, à se représenter, à partir du préjugé finaliste, la ou les divinités comme des recteurs tout puissants ayant créé toutes les choses afin que les hommes puissent s’en servir, « tels les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc. », et tout cela en vue de se faire honorer par ces mêmes hommes. Cependant, seuls quelques-uns de ces hommes, à l’esprit plus fertile, furent capables de ces imaginations et les enseignèrent aux autres au moyen de récits mythiques tels ceux des mythologies assyrienne, babylonienne, égyptienne, grecque, juive, chrétienne ou islamique. Nous nommons mythologique la période historique où dominèrent ces récits renfermant l’idée de Dieu qui y prévalait. Nous la faisons courir des débuts de l’humanité jusqu’au milieu du 17e siècle.

Pourquoi cette date finale ? Car elle se situe quelques années après les publications de l’œuvre philosophique de Descartes qui, en utilisant le deuxième genre de connaissance, la Raison, avec lequel le lieu d’attribution du pouvoir de fondation des choses change : il passe des recteurs transcendants au sujet humain. Remarquons que « raison » en allemand se dit « Grund », soit, étymologiquement, « sol » ou « fondement » (« fonder » se dit « auf Grund setzen »). Descartes pense « fonder en raison » le monde par le sujet. C’est le début du règne des philosophies dites du sujet qui, toutes se situeront, peu ou prou, dans la lignée de la philosophie cartésienne. Nous fixons donc le début de la seconde période que nous avons qualifiée de « subjectiviste » (pensée « favorable à la subjectivité ») et qui définit le mieux, selon nous, ce qu’on appelle la « modernité », celle-ci étant bien localisée historiquement, du moins en ses débuts, et parfaitement cernée en son « esprit », ce que nous aurons encore à établir en en déduisant tous les effets observés. En guise de définition, nous posons donc que la modernité est la culture (c’est-à-dire l’ensemble des représentations et des valeurs constitutives de la conscience collective des sociétés que nous appelons modernes) édifiée sur le postulat que le moi humain est le fondement, le point d´appui sur lequel repose tout l’ensemble des vérités aussi bien théoriques (les vérités scientifiques notamment) que pratiques (par exemple les vérités morales). En conséquence, la pensée moderne voit aussi l’émergence d’un individualisme fondé sur la subjectivité.

Qu’en est-il de la date de fin éventuelle de cette période ? En sommes-nous sortis ou nous y situons-nous encore ?  La question est délicate. Nous pensons que nous y sommes encore en grande partie mais que les signes précurseurs de sa fin pointent du nez, du moins dans certaines théories philosophiques qui procèdent à la destitution du sujet de sa position légiférante. Cette destitution est loin d’être récente, elle date de … Spinoza. Elle a été reprise sous une autre forme par Heidegger. Plus récemment, Gilles Deleuze, en utilisant l’Ethique de Spinoza, a également réfuté la pertinence ontologique et anthropologique des philosophies du sujet. Cette réfutation fut aussi menée, par une autre voie, par le courant structuraliste, Foucault en étant le représentant le plus emblématique.

Mais revenons à Spinoza. Au lieu de procéder au moyen de la Raison, il saisit la puissance (et non le pouvoir) de fondation au moyen du troisième genre de connaissance, l’Intuition, comme la Substance absolument infinie qu’il nomme « Dieu » (Eth I, Définition 6), qu’il identifie avec la Nature (voir notre article Deus sive Natura (Dieu, c’est-à-dire la Nature)) et que nous pourrions nommer « Être ». Spinoza part donc d’une « ontologie » et l’homme n’y est qu’une « mode » produit par Dieu, au sens immanent de « modification » de lui-même (d’où le vocable de « mode ». Il n’est pas un « empire dans un empire », il n’est pas un « sujet » doué d’une volonté assimilée à un pouvoir de décision illimité et ainsi capable de s’auto fonder, il n’est qu’un mode parmi les autres, dépendant de part en part des autres modes. Le sujet est entièrement destitué de son pouvoir de fondation. Nous pensons que la reconsidération massive de la philosophie de Spinoza fera entrer l’humanité, à moins qu’elle n’y soit déjà, dans sa troisième période, la période ontologique.

Revenons à présent à la modernité, pour, préalablement à la déduction des effets constatés, approfondir la notion de sujet.

Jean-Pierre Vandeuren

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